Beyrouth "Le passé plus que présent"
Je suis assise sur un muret, face à la mer. Je me détends en fumant une cigarette. L’hôtel est luxueux, la chambre cosy. Et la mer est comme partout, inlassable, superbe, magnétique, éternelle. Seulement là, elle lèche les flancs de Beyrouth. Toujours les mêmes palmiers, les mêmes grands hôtels blancs et impeccables, les collines habitées qui plongent dans l’eau, parsemées de cristaux de lumière, les rendant presque irréelles. Seulement derrière, dessus, il y a les immeubles béants, les routes éventrées, les quartiers vrillés. C’était à feu et à sang, il y a si peu. Les Libanais sont toujours aussi enrobés, entreprenants, sympathiques. Leurs yeux revivent. Une brise marine me caresse les épaules. La piscine turquoise est éclairée dans la nuit, les vagues se déroulent imperturbables et apaisantes, avec leur frange cotonneuse d’écume blanche. Un cocktail chic, lumière tamisée, se tient dans les jardins de l’hôtel. Petite musique.
Tout rutile, et derrière, juste derrière, musulmans et Chrétiens s’égorgent encore, au nom de Dieu ! … Incohérence du temps, insoutenable légèreté de la vie, partout. Quand on se promène en Alsace à déguster le petit Gewürztraminer fruité à souhait, on marche là où les corps des Poilus ont jonché le sol, à y pourrir en tas. Nos grands-pères, nos arrières grands-pères ! … Que tout cela est violent, obnubilant, indécent, équivoque, obscène… Et terriblement instruisant aussi. Oui, la vie, c’est aujourd’hui, pas hier, pas demain, pas tout à l’heure. Fragilité de l’instant. Ne pas se laisser happer. Supprimer la touche « rewind » dans ma tête. Juste une pensée, une acceptation, un regard tendre sur ce songe éveillé, de leur présence toujours – à jamais – sensible, comme une vibrante matérialisation d’hologramme. Oui cela a été, oui je le ressens profondément. Mais, ne pas laisser les morts hanter les vivants. Ils sont bienveillants avec nous. Ils ne nous meurtrissent pas. Nous nous meurtrissons tout seuls. Alors juste leur envoyer un clin d’œil, un sourire, une pensée d’amour, tout simplement. Oui, je me rappelle, oui, je suis reliée à vous et je vous salue bien bas.
Marie Stéphane Vaugien.