Qui sommes-nous ?

Association Mots Migrateurs


L'association comprend aujourd'hui une trentaine de membres.


Collectif d’écrivains en Val d’Oise, ouvert à toute personne ayant un projet d’écriture : roman, recueil de nouvelles, pièce de théâtre, livre d’artistes, etc...

Une association à partager.

L’association Mots Migrateurs a pour objectifs de permettre à des écrivains, des auteurs de se rencontrer régulièrement, de faire connaître la littérature et l’écriture sous toutes ses formes, de mener toute action visant à promouvoir les écrits ou travaux littéraires de ses membres actifs, de faire vivre l’écriture contemporaine autrement.


mots.migrateurs@club-internet.fr .

www.motsmigrateurs.fr

 
Vendredi 6 juin 2008

Encore un petit matin pluvieux, mais celui-là tu ne pourras pas rester sous la couette. Tu dois aller à l'hôpital pour faire un prélèvement au sujet de ta prostate. Ah les hommes et leurs prostates, de longs romans à écrire.

Te lever à cinq heures et demie pour avaler un petit-déjeuner composé de deux tranches de
brioches surmontées d’une fine couche de confiture, un grand bol de thé fumant pour te remettre bien en place les mauvais rêves de la nuit, puis sans souffler il te faut faire un lavement avec un produit machin truc, rester bien allongé pendant 15 minutes. Avez-vous essayé, vous, ce genre de torture? Toutes les trente secondes, vous avez besoin d'aller à la selle, alors quinze minutes, quelle longueur. Il va quand même tenir 12 minutes.

Te précipiter aux toilettes, rendre à la terre ce qui lui appartient, te jeter sous une bonne douche chaude pour finir de te réveiller et te nettoyer de toutes ces giclures. Puis ne pas oublier de prendre vos antibiotiques 2 heures avant la ponction. Et puis te brosser les dents et te coiffer méticuleusement.

Il va être sept heures moins le quart, le temps de te précipiter vers la gare routière pour attraper ton autobus de 7 heures en direction de l'hôpital. Pas grand monde dans ce bus à cette heure-là, toujours des personnes à moitié endormies qui vont faire deux ou trois stations pour aller à la station RER la plus proche. Nous avons traversé l'agglomération de nuit, tantôt des champs, tantôt des hameaux, tantôt des châteaux, de petits villages, ton esprit battait la campagne, cela te rappelait tes randonnées, tu en as failli rater ton arrêt de bus de l’hôpital.

Un vaste bâtiment grisâtre s'élève dans la nuit pluvieuse, tu vas au bureau des renseignements pour savoir où te diriger :

« Vous allez tout droit et dans le hall à gauche », t’entends-tu répondre et tu arrives dans un vaste hall d'entrée immensément vide, des gens qui tournent en rond dans les couloirs, un affichage plus que sommaire, tu es perdu. Pas trace d'une quelconque personne travaillant à l'hôpital, tout est fermé. Alors tu vois une machine à café, pas très commode à utiliser, tu demandes poliment de l’aide à l’agent de maintenance qui fait le plein de grains de café dans la machine à côté :

«Est-ce que votre distributeur marche ?» demandas-tu, et on te répond sur un ton sec :

«Marcher je ne sais pas, mais il fonctionne, ça c’est sûr».Bon alors allons-y, achetons un petit café. Cela t’a réchauffé les doigts et l’estomac au moins.

Recherchant ce centre d’urologie tu te diriges à gauche, comme expliqué auparavant, et aperçois les toilettes. Alors tu demandes à l’agent de nettoyage qui passait la serpillière dans les toilettes s’il savait ou était…

«Non, non, moi je ne connais rien de l’hôpital » te répondit-il. Bon alors tu n’avais plus qu’à chercher.

Tu as trouvé le centre d’urologie à gauche au fin fond des couloirs, tu t’es approché du secrétariat comme demandé sur un panneau, tout est fermé. Alors tu t’es assis sur une chaise dans la salle d’attente et tu as téléphoné à ta femme pour la rassurer et te rassurer que tout allait et tout irait bien. Oui vous avez bavardé un petit peu, juste assez pour qu’une personne de l’hôpital t’entende et te demande ce que tu faisais là.

«Je suis à la recherche du centre pour les biopsies », tu lui réponds.

«Mais monsieur ici ce sont les consultations et cela ouvre à 9 heures, pour les biopsies, il vous faut aller dans la tour au troisième étage.»

«Merci beaucoup madame.»

Tu as quand même réussi à rejoindre le centre d'urologie, mais tu t'y es repris à deux fois avant d'être sûr que tu étais bien au bon endroit. A un monsieur qui avait l’air de chercher comme toi, tu demandes si c’est aussi pour une biopsie. Oui, alors fort de votre nombre, tous les deux vous vous engagez dans un long corridor. Rien n’indique un quelconque bureau des infirmières ou autre. Enfin, tout au bout du couloir, des infirmières ou aides malades, très affairées, nous ont apostrophés et nous ont expliqué sur un ton sans réplique que nous devions attendre. Attendre qu’une chambre se libère car toutes les chambres étaient occupées. Tu n’as pas bien compris ce qu’elles ont dit et tu as même cru qu'il fallait retourner en bas pour attendre. Il était 7h45mn très exactement.

Alors tu t’es assis sur un fauteuil et tu as pris ton journal pour passer le temps. Ton compagnon d’infortune a demandé les toilettes et l’infirmière l'a envoyé au rez-de-chaussée. Mais il a rencontré son docteur dans le couloir qui lui a demandé de revenir et d’entrer dans une chambre et de se changer immédiatement. Etrange qu'il n’y ait pas de toilettes dans un département urologique, mais bon....

Tu t’es attaqué à une grille de Sodoku qui t’a fait perdre la notion du temps. Enfin, vers 8h30, une gentille infirmière est venue te poser quelques questions pour en remplir un formulaire. Puis très rapidement l'on t'a demandé de te changer afin d'être prêt pour l'examen. Voilà, voilà, enfin on allait s’occuper de toi. L’infirmière t’a demandé de te déshabiller et de revêtir une espèce de blouse blanche, toute ouverte derrière avec juste un bouton pour la faire tenir.

Comme il n'y avait plus de lit, on t'a demandé de t’asseoir sur un fauteuil roulant, l’on t’a mis des petits chaussons bleus aux pieds et un drap sur tes jambes, et l'on t'a emmené vers le bloc opératoire. Un jeune brancardier poussait ta chaise. Nous avons pris un monte-charge, puis nous avons traversé d'immenses couloirs remplis de placards à balais, de pièces de stockage, de pièces de nettoyage, etc… Drôle de chemin pour aller vers le bloc quand même. Même, une idée t'a traversé l'esprit qu'il t'amenait directement à la case poubelle. Tu en as fait part au gars qui poussait ton chariot pour le faire sourire, lui qui essayait de te remonter le moral en disant que le personnel était très attentionné mais qu’ils en manquaient cruellement. Pas de remplacement des départs en retraites, que leur salaire était un salaire de misère.

Tu es même rentré dix secondes dans le couloir du bloc opératoire qui était plein de lits roulants et de chaises du même poil en train d'attendre, mais une personne qui semblait diriger la cacophonie a demandé à ton pousseur de chaise à roulettes de te mettre de l'autre côté du bloc, qu'ici il y avait trop de monde. Alors tu t’es retrouvé dans un couloir, à côté d'un autre bloc opératoire et l'attente a commencé.

Toutes les 30 secondes une infirmière passait et te disait bonjour, alors il te fallait lui répondre, mais au bout d'un moment tu n'as plus répondu que par un hochement de tête. Tu t’assoupissais.

Puis une autre infirmière est venue te chercher pour te faire rentrer, mais un professeur lui a demandé ton nom et lui a dit que tu n’étais pas le premier de la liste et qu'il fallait attendre. Alors, du plus poliment que tu as pu, tu lui as suggéré que si les attentes étaient si longues, il aurait été judicieux de donner des rendez-vous plus espacés afin d'éviter aux patients d'attendre si longtemps.

Mais il avait des arguments plein son sac pour te prouver le contraire, alors tu as fini la conversation par un sourire de tristesse. Oh oui, à quoi bon s’énerver avant de passer sur un bloc opératoire, il aurait pu au moins s’excuser que tu attendes si longtemps, mais non, cela ne pouvait sortir de la bouche d’un professeur.

Tu es resté là, dans ce couloir, des minutes qui t'ont semblé des heures, enveloppé dans ta blouse blanche fendue à l’arrière avec un drap sur tes jambes et ton petit dossier par-dessus. Tu as dû t'assoupir plusieurs fois avant qu'une autre infirmière vienne voir si tu allais bien. Eh bien non tu n’allais plus tout à fait bien, cela faisait déjà une heure que tu attendais dans cette chaise roulante.

Et puis tu as demandé à cette dame si tu allais attendre encore longtemps ici dans le couloir. Alors tu as eu droit à un joli sermon : qu'ici on était dans un hôpital et non chez le coiffeur, donc que l'on ne pouvait donner des heures exactes de rendez-vous, que les docteurs faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour bien s'occuper de leur patient et que quand viendrait ton tour, le docteur te consacrerait aussi du temps pour bien s'occuper de toi. Enfin bon, tu étais devenu le pion numéro tartempion qui devait attendre sans broncher. Tu lui as quand même dit que c’était exagéré de faire attendre les patients comme cela et que ta patience avait des limites. Alors elle commença à s’énerver, heureusement que tous les patients n’étaient pas comme toi. Il est vrai que tu avais perdu la notion du temps.

Plus tard encore, une autre infirmière a demandé à un brancardier de te ramener dans la salle d'attente du premier bloc opératoire, là au moins tu ne serais pas seul, tu verrais du mouvement, comme elle a dit. Alors tu es retourné à travers les mêmes couloirs hideux vers cette salle d'attente. La salle était vide si ce n'est un lit avec une jeune femme dedans qui regardait avec une sorte d'inquiétude dans le regard le va-et-vient des brancardiers. L'on t’a mis dans un coin sous la télévision, mais tu lui tournais le dos.

Tu as bien quelques fois entendu ton nom à travers tes assoupissements, mais tu es resté planté sur ta chaise. Tu commençais à avoir des crampes dans les bras et les jambes, ta tête tournait un peu et ton estomac était vide. Tu te sentais seul, loin du monde et de tes amis, tu étais là comme un morceau de pain que l'on a laissé sur le bord de la table, tu pensais à ta petite femme qui était à l’école, tu aurais bien aimé lui parler, tu avais envie de crier, de pleurer, de fuir.

Tout à coup la voix de ton premier brancardier te tira de ta tristesse : «Mais alors vous êtes toujours là, on ne s'est pas encore occupé de vous !» te dit-il à haute voix. Tu lui as répondu que non avec une petite voix, alors il est parti demander de l'aide, pour avoir quelques renseignements à ton sujet. Quand il est revenu, il t'a dit quelque chose au sujet d'une radiographie que l’on allait te passer, qu’il te fallait attendre encore un peu.

Ton cerveau s'est soudain réveillé, tu t’es levé d’un bond de ta chaise, tu t’es enroulé dans ton drap pour ne pas faire voir ton petit derrière, et tu es reparti vers l'étage où tu avais laissé tes vêtements. Une espèce de rage de te faire prendre pour un imbécile te faisait décupler ta force. Le gentil brancardier essaya bien de te raisonner, mais tu avais décidé.

Dans le couloir du retour, un homme poussant un fauteuil t'as aidé à retrouver l'ascenseur, tu y es monté, un peu paniqué de ce qui pourrait se passer ensuite, mais tellement déterminé que même une montagne n’aurait pu t’arrêter. Les gens dans le couloir ou l’ascenseur, pour la plupart du personnel hospitalier, te regardaient bizarrement, mais tu crois qu’à ce moment-là, ton visage était fermé, résolu et méchant.

Tu arrives dans le service d’urologie désert, tu te diriges vers la chambre où sont tes vêtements.
Ton coeur bat la chamade, tu salues le vieux monsieur au fond du lit, tu reprends tes habits de ville et poses tout en vrac ton dossier avec le drap et la blouse blanche fendue.

Et c’est par le chemin que tu avais pris pour venir que tu es reparti. Que dire si tu rencontres le personnel soignant, tu accélères le pas, fuite en avant dans ces couloirs déserts. Encore un coin de couloir à passer et te voila devant la cage des ascenseurs, tu appuies sur le bouton d’un doigt fébrile, tu t’engouffres dans la cage et appuies sur le zéro pour retourner au rez-de-chaussée, là où un monde bien vivant existait. Il était 10h30...

Tu as respiré à plein poumon cet air frais saturé d'humidité de la pluie qui tombait par averses. Tu as attendu quelque temps ton bus pour rentrer chez toi. Tu te sens un peu fautif, comme un gamin qui a fait une bêtise, une escapade. Tu as la sensation d’avoir échappé à des gangsters, mais non, tu n’étais pas dans un thriller. Des biopsies, tu y repenseras l'année prochaine, si tu t'en sens le courage. En attendant tu vas retraverser les champs et les petits villages pour rentrer chez toi…

Roger Bennejean (Roger participe régulièrement à l’atelier d’écriture des Mots Migrateurs)

par Mots Migrateurs publié dans : Témoignage
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Mercredi 13 février 2008

Vous n’auriez pas dû prendre ce thé allongé avant de partir de chez vous, voilà que vous avez subitement envie de vous soulager, mais vous êtes en pleines courses, en transport en commun, au volant….

Comme tout être normalement constitué, vous allez chercher le lieu d’aisance le plus proche : au sous-sol d’un bistro, au bout du quai de la gare, à l’entrée de la station de métro… Quelques secondes, quelques minutes, parfois plus, vous oubliez tout, devenez guetteur à l’affût du premier panneau « WC public » venu, d’autant plus avisé que votre nécessité est pressante.

Enfin, à l’entrée d’un square, vous avez trouvé ce que vous cherchiez, en lieu « Water Closed », où l’eau est enfermée pour pouvoir vous libérer en toute intimité.

La poésie des lieux est minime, tout comme la couleur des murs (toujours à vous donner envie de rester le moins longtemps possible) et l’odeur, qui dans le meilleur des cas fait le yoyo entre la fougère, la violette bon marché des rouleaux de papier et l’eau de javel. Mais heureusement, il y a le sourire de madame-lavabo, qui, quand elle n’est pas occupée à nettoyer à force gants de caoutchouc rose et à grands bruits (de chasse d’eau), se tient derrière son comptoir les mains remplies d’objet à tuer le temps : journal, tricot, transistor….

Avec sa blouse blanche, jaune ou bleue délavée par les produits d’entretien et la pâleur des néons, vous avez toujours cette désagréable impression d’être attendue par une infirmière pour une sombre piqûre, ou par un professeur pour un inquiétant examen. D’ailleurs, le regard qu’elle vous lance dès votre entrée en dit long quant à l’opinion qu’elle porte déjà sur vous.

Assis, assise sur le trône, vous contempler votre royaume, où des mains inconnues ont griffonné, « graphité », tailladé sur les murs des cœurs enlacés, des dessins obscènes (sauvagement mal effacés par la gardienne du temple), des heures de rendez-vous, des « Georgette, je t’aime ! »  et juste à côté des « Va te faire …, grosse salope ! », « Rémy est un PD ! » et autres affirmations toujours plus poétiques ! C’est de l’expression triviale, voire tribale, une sorte d’art brut et virile, qui s’étale à vos yeux en toute discrétion. Un mur sociologique entre espoirs et lamentations, un journal intime sans pudeur, un espace qui devrait être interdit aux enfants, et où l’on aimerait qu’il y ait moins de fautes d’orthographe…

Voilà, vous quittez le sous-sol étroit, vous vous sentez soulagé(e)… Vous oubliez bien vite la dame-lavabo et les cinquante centimes qu’elle vous a réclamés : « Comment a t-elle osé ? ». C’est tout juste si vous avez pensé à regarder la plante verte qui pousse miraculeusement dans cet univers clos, « closet », sans lumière naturelle, hygiénique...  C’est tout juste si vous vous rendez compte qu’il y a là une dame qui nettoie et travaille depuis 27 ans à rendre service à toutes les couches sociales de la population d’un quartier : 81 000 heures de vie en silence, très souvent seule… trop seule.

Texte écrit par Philippe Raimbault pour l’émission Les Mots Migrateurs de février 2008 sur Radio RGB

par V. Gabralga publié dans : Témoignage
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Mardi 28 août 2007

Sous le soleil, les rues ont sorti leurs chaises longues de silence...
Un chat fait la sieste à l'ombre d'une voiture ; pion isolé sur le damier d’un parking de super marché. Ne vous y trompez pas, nous sommes le 5 août, la plupart des Franciliens ont déserté leur territoire pour des latitudes plus clémentes...
Comme si la grande ville s'était endormie au soleil.
Les rues et les places sont en manque de cris d'enfants et de passants. Le vol d'un pigeon claque et résonne dans le couloir des façades d'immeubles muettes.
Là-haut, les nuages et le ciel bleu font des découpages avec les toits et les cheminées. Il fait chaud à vous mouiller la chemise même sans bouger.
Vous cherchez l'air de musique qui pourrait dessiner cette ambiance d'absence.
Peut-être le premier mouvement de la Sonate en Ut dièse mineur, dite "Clair de lune" de Beethoven ? Vos pas traînent entre deux êtres.
Le vous-même du mois de juin et celui qui viendra en septembre.
Le milieu de l'été devient passerelle, suspension, errance.
Seuls les points d'eau et d'air climatisé continuent à vivre quand ils ne sont pas fermés par la fatigue de l'année.
J'ai rencontré une vieille dame à la banque. Elle m'a dit qu'elle venait ici un jour sur deux et restait des heures à faire ses mots croisés sur les fauteuils de la salle d'attente. Elle n'avait pas besoin d'argent, mais seulement de fraîcheur et de compagnie.
Où trouver ceux qui restent ? Dans les lieux d'alimentations, les bistrots, les pharmacies, les banques, les stations services... et les espaces verts.
L'été, les jardins publics se font stations balnéaires du pauvre. Vous savez celui qui ne partira jamais ou alors seulement un jour, sur une plage de mer du Nord entre un sandwich et le drapeau de la Croix-Rouge. En ville, les pelouses râpeuses se font patchwork de serviettes, de corps dénudés, de canettes de bière et de glacières familiales. Cela sent la peau huilée, la graisse de poulet froid, les parfums premiers prix, les baisers volés.
Là-bas, le bassin et son jet d'eau ont pris un air de pataugeoire improvisée pour les plus petits. Les poubelles débordent de couches malodorantes et de fin de règne de pique-niques melons et pâté...  Il faudrait évacuer ces ordures saisonnières, mais l'hygiène et les agents de la propreté de la ville sont eux aussi, semble-t-il, partis en congés !
Vivement la rentrée que l'on mette de l'ordre dans tout cela, que ces gens retournent au travail, leurs enfants à l'école, et que Mme Dupond-Durant puisse à nouveau, en toute impunité, laisser son Labrador souiller les gazons "interdits"  lors de ses promenades de fin de matinée.
Que faire chez soi à une telle longitude du calendrier ?
Si l'on ne part pas, les 7 et 8 sont les mois des déménagements, des travaux, des rangements, des stages... Comme s'il y avait un imperceptible besoin de continuer à s'activer ; puisque l'on n'a plus le prétexte des vacances, donc celui de s'autoriser à ne rien faire en quelque sorte. Besoin de remettre à neuf, de se préparer déjà pour la rentrée !
Sous la chaleur écrasante, les Abribus ont des allures de mirage. Les transports en commun deviennent saunas de banlieue pour quelques "privilégiés" involontaires, sans oublier les chauffeurs souriants-transpirants. Le ticket mauve vous poisse les doigts et, bien qu'il soit 13 heures, vous pensez déjà à la douche fraîche et réparatrice du soir.
Août ! C'est aussi voir sa ville autrement, prendre le temps de flâner dans ces endroits que vous ne fréquentez pas habituellement parce qu'ils ne font pas partie de votre programme quotidien ; supermarché, école, boulot, médecin, sports, boulangerie, associations, ciné... Voir l'envers du décor ou découvrir la scène sans pièce à jouer. Être sans montre, sans rendez-vous, sans obligation, chez vous, comme un explorateur du temps arrêté, un sociologue du hors champ, un écrivain des non-lieux, un homme ou une femme qui se fait réflexif à soi-même, dans le miroir des vitrines vides et des panneaux publicitaires périmés.


Un texte de V. Gabralga

par V. Gabralga publié dans : Témoignage
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Mardi 22 mai 2007

Je suis né en France. Je n’ai pas désiré être français, je l’étais de fait.
Moi, je n’ai pas eu à la conquérir, la France. Elle m’a été donnée.
Mais à quel prix…

- Papa ! à l’école, on se moque sans arrêt de mon nom, on dit que c’est pas français. Papa ! D’où on vient ? C’est quoi, un espingouin ?
- Questions stupides ! Tu es français, mon fils ! Ce n’est pas comme si tu étais étranger…
- Tu la connais, toi, la langue de grand-pa ?
- Je n’ai qu’une langue, c’est le français.
Mon père ne parlait pas espagnol avec les voisins Castillans. Converser dans sa langue natale l’aurait signalé comme d’ailleurs.  Il avait laissé tomber celle-ci comme une vieille peau hors d’usage pour mieux muer en Français moyen.
Mais chez mes grands parents, j’entendais parler cette langue étrange
que je ne connaissais pas.
Il y avait donc des étrangers dans ma propre famille !
Ils venaient d’un pays dont j’ignorais tout, dont on ne me disait rien.
Quelques cartes postales jaunies de villages perdus dans la montagne
et des odeurs exotiques – les chants de ma grand-mère…
Elle chantait une vieille Espagne de soleil écrasant et de figues,
de chemins de cailloux et de mules… Avant les bombes de la Légion Condor.
El Condor pasa… no pasaran… marabout, bouts de langue, langue de bois,
bois pour oublier, oublier d’où tu viens…
 …de ce pays qu’on te décrit comme arriéré,
 gelé par le sabre et le goupillon,
  figé dans les clichés de ses enfants sans mémoire…
 On attendait que Franco crève pour y retourner.
 Cet épouvantail cachait en vérité
 un long cortège de peur, de silence et de honte…
 La honte d’être ce que tu n’es pas, au fond de toi.
 et  tout ce que j’ai appris plus tard, beaucoup plus tard…
 Les humiliations des républicains espagnols survivants parqués
  dans des camps en France…
 Des gosses élevés dans le mensonge et la soumission…
 

Sois Français et tais-toi !

 

La langue d’origine n’était pas pratiquée à la maison.
On n’a pas souhaité que je l’étudie à l’école. On ne la parlait que dans
les réunions de famille, hors de la présence des enfants. Elle était assimilée
au sabir nasillard de la voisine andalouse, à l’accent à couper au couteau.
La Conchita  avec ses bibelots et l’odeur de l’huile d’olive…
Je me sentais bien chez elle, moi, je retrouvais ma culture d’origine
à travers ce folklore un peu pathétique de poupées andalouses
gagnées à la Fête des Loges.

On devait être meilleurs que les autres. Il fallait être sans taches pour mériter d’être français. Il fallait être premiers à l’école. On s’est bien intégrés.
Mais à quel prix !...
Moi, je suis né en France. Je n’ai pas désiré être français, je l’étais de fait.
Mon ami Isaac, lui, la France, il la désire. Il lutte pour qu’elle l’accepte. Il sait ce qu’il lui doit, il en connaît la langue sur le bout des doigts, il la considère comme sa vraie patrie, il est très imprégné de cette culture de tolérance et d’ouverture que véhicule sa religion protestante … Et pourtant, malgré tout, certains prétendent qu’ici il n’est pas chez lui. Ici, il trouve tant de cœurs et de mains fermées…

Nous ne savons pas, nous autres nés européens, ce que c’est que de vivre tous les jours dans l’inquiétude, sous le poids de cette menace au quotidien :
le contrôle d’identité. Ou tout simplement la banale demande de papiers.

Désir de France… si seulement ces murs de refus avaient des oreilles… c’est comme un interminable suspense : au bout, sera-ce la fin de l’errance ou bien le retour à la case départ ?
L’homme non régularisé ne doit rien laisser paraître de cette peur qui pourrait se lire sur son visage : la peur quotidienne du contrôle qui pourrait le renvoyer en Enfer.
Car lui sait que l’Enfer est sur terre : il en vient.

L’espoir vissé au corps, il est comme un passager clandestin dans une société où il est pourtant bien intégré. Il a des amis qui croient qu’il est comme eux,
tant il est imprégné de la même culture. 
Mais lui, il n’est jamais tranquille. Il ne marche jamais insouciant, peinard, dans la rue. En permanence ce nœud dans le ventre, le regard qui malgré soi barre de travers… Lui, le sans papiers, vit depuis des années comme ça, il traîne derrière lui cette chaîne invisible comme un chapelet de larmes pétrifiées. Avec le sentiment amer qu’ici il n’est pas tout à fait quelqu’un.
Car au moindre contrôle d’identité…

Pourtant, que d’efforts il a consentis pour être reconnu, régularisé, pour simplement avoir le droit d’exister !
Question : quand la France daignera-t-elle enfin entendre son chant
d’amour pour elle ?

Nous autres, mon frère, nous n’avons que les mots pour t’aider, pour montrer les chemins du cœur et traverser les murs d’intolérance.
Ces mots migrateurs partis à la recherche de la patrie idéale, de ce pays d’où aucun être humain n’est rejeté…

On dit qu’en France, tout finit par des chansons. Mais il y en a pour qui la France, ça commence par un chant. Un chant de départ : celui de l’âme déracinée qui s’accroche à un rêve. Et ça continue par un chant d’arrivée, comme celui que fredonnent ces femmes coiffées de foulards dans la Gare d’Austerlitz, la gare des migrants du Sud :

Sur le grand quai des arrivées
une femme assise sur sa valise
attend en chantant de mémoire
un air de son pays quitté
un air d’avant qu’il fasse noir
Sur le grand quai des arrivées.

Un homme qui vient de son pays
l’entend et la chante l’air de rien
pour l’emmener un peu plus loin
faire son chemin dans les esprits.

Chanson perdue sur un quai de gare
p’tit air chanté Rue des Départs
tu cours ainsi de coeur en cœur
pour alléger un peu le malheur.
Et tu parles un peu du pays
celui qui ne vous quitte jamais
à l’homme qui traîne son sac Tati
dans le grand hall des arrivés
nulle part.

C’est une chanson que l’on se passe
de bouche en bouche comme un secret
comme si on se prenait la main
pour recoller ce qui fut brisé
pour mettre du baume sur ses plaies
et se rappeler d’où l’on vient.

Chanson d’avant, triste et amère
tu te fais belle et deviens fière
quand tu consoles l’étranger
qui te reprend sans y penser.

Elle monte dans le hall immense
cette mélopée d’âmes en partance
et son écho prend de l’ampleur
comme le chœur d’un opéra
un crescendo de toutes ces voix
unies dans une même douleur.

De ton joli filet de voix
Fille d’exil, tisse ce fil
qui nous relie avec le sol
du pays laissé derrière soi.

 

"Ce texte fut crée par Jean Gennaro pour la Semaine de l'Identité, co-organisée en mai 2007 par l'association Mots Migrateurs et la Maison de Quartier des Linandes de Cergy - Val d'Oise. C'est l'auteur lui-même qui interprétait son texte devant le public."

par Jean Gennaro publié dans : Témoignage
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Mardi 31 octobre 2006

Partis de leur terre natale chercher des espaces moins arides, coupés de leurs racines de papier, ils errent, déphrasés, verbes clandestins, transitifs en transit, mots nomades chassés des grands ensembles dialectiques, proscrits divaguant le long des autoroutes de l'info… loin des noms propres sans bruit et sans odeurs … Mots porteurs de valises, détaché de leur contexte d'origine… Mots non identifiés, en situation irrégulière, apatrides en danger, mal conjugués à notre prospérité…
Mots migrants fuyant le langage policé qui veut les mettre au pas.
Cris sortis de la bouche desséchée de pauvres hères, d'hommes de la manche porteurs d'espoirs en peau de chagrin.
Silence dans l'errant ! Ils arrivent !
Que faire de tous ces mots migrants, ballotés d'un pays à l'autre, qui ont remis leur destin entre les mains des passeurs d'adjectifs ? Les rejeter à la mer, mots de douleur enfermés dans des bouteilles plastique ?
Mots demandeurs d'asile aux portes des esprits repus, mots exclus de nos escalades verbales, maudits mots non dits, messagers clandestins oubliant toutes précautions oratoires pour gagner un lambeau de liberté, ils sont venus s'échouer, tout hébétés, sur les plages du Paradis. Là ils ont cru enfin avoir trouvé la rive riche, mais aussi sec on leur a volé dans les plumes.
Vos papiers ! Vous n'en avez pas ? Des mots sans papiers, ça n'est pas possible !
Et pourquoi pas ? La plupart des mots s'envole, sur pages volantes, paroles en l'air, dans l'air du temps. A nous de les rattraper, de les garder pour les partager, d'apprécier leur caractère, leurs différences.
Mais c'en est trop pour certains…
Maudits mots d'ailleurs ! clament, le verbe haut, les langues nationales, langues mornes des gens qui se croient nés du bon côté du verbe. Leur flot menace nos jolis mots d'ici. Mots d'où ? d'où viennent-ils, d'abord ? D'ici et d'ailleurs, de nulle part, de partout.
Allez vous faire entendre ailleurs, mots-ricauds ! leur dit le beau langage châtié. Pas de ces mots colorés chez nous !

Las ! Ils auront beau dire, tous ces esprits fermés, les mots migrants nous enrichissent, nous rendent meilleurs. Ces mots sans attaches, à la dérive dans la marge de notre opulence verbale, viennent aujourd'hui ouvrir les murs d'incompréhension. Et ces murs blancs de silence jadis dévolus à la peinture
ont soudain pris l'art aux mots.
Mots-Arts, vous avez dit Mots-Arts ?

Texte de Jean Gennaro en souvenir de l'exposition "MOTS ARTS" - Octobre 2006

 

par Jean Gennaro publié dans : Témoignage
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Dimanche 4 juin 2006

J'aimerais que ce site Marge soit davantage qu’un site personnel de poésie, comme un appel d'air, une invitation à la découverte, un élan de liberté. Sans frontières, la poésie n'est pas seulement dans les mots, elle habite aussi les choses et les êtres : une sculpture à contre-jour, un geste de la main, l’esquisse d’un regard ou bien encore une arrière-cour débusquée au hasard d'une promenade.

La poésie pourtant respire mal. Elle se cloisonne volontiers en chapelles, s’égare dans le formalisme, cède au repli identitaire. N’est-elle pas avant tout respiration ? C’est dire qu’elle est une façon d’être, une implication.

Qu’elle soit à la marge comme toute création authentique , m’incite plus encore à en évoquer toute l’emprise, la charge d’étincelles. Au fracas de la nuit, elle est cette traînée de poudre, cette flammèche toujours vive…

Fragile, elle dresse passerelles et échos pour ne pas s’effacer dans le bruit du monde. Aussi, le web s’impose-t-il comme un moyen d’échange pour accentuer le mouvement et porter la voix. Miroir aux alouettes pour certains, il suffit de suivre le lapin blanc pour passer de l’autre côté du miroir...
Je vous souhaite une belle navigation.

Jean-Marc Baholet

Jean-Marc Baholet est un poète authentique qui souhaite rejoindre notre association Mots MIgrateurs. Ce texte est celui de la page d'accueil que l'on trouve sur l'un de ses sites Internet personnels : http://jeanmarc.baholet.free.fr/

par Jean-Marc Baholet publié dans : Témoignage
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Mercredi 8 mars 2006

 

 Je suis assise sur une chaise, mal à l’aise, les bras à demi posés sur la table, jouant du stylo avec mes mains. Mon ouvrage s’étale en plusieurs exemplaires, à la vue du client, un joli bouquet de fleurs agrémente l’ensemble.
Non je ne suis pas la dame « pipi » du magasin, juste un jeune auteur « dans le métier » (pour l’âge c’est autre chose !), en quête d’un éventuel public.
Les gens passent devant moi, me regardent timidement, certains laissent échapper un sourire, d’autres prennent le livre entre leurs mains, le tourne, sans un regard vers l’auteur… Terrible épreuve que celle là !
Seule chez moi durant des heures, des semaines, des mois, face à face avec mes personnages, tandis que mes doigts noircissaient des pages et des pages et que les touches de mon clavier d’ordinateur donnaient forme à un texte, je dois maintenant livrer « mon bébé » aux lecteurs potentiels. Mais ne l’ai-je pas voulu ? Si, probablement, sans penser au supplice futur.
Je tente d’afficher une mine normale, voire décontractée. Vraiment pas évident ! Pourtant je suis disponible, prête à répondre à toutes les questions… Ils peuvent juste s’arrêter, me parler, je ne mords pas… Enfin pas encore !
Et puis d’un seul coup je réalise qu’eux comme moi sommes dans la même situation, ils n’osent pas, je n’ose pas, à décliner à toutes les formes de l’indicatif… Voilà bien là le problème, comment rompre la glace entre eux et moi, leur expliquer que mon but n’est pas de leur mettre mon livre entre les mains à tout prix et « bye bye », mais de transmettre ma passion pour l’écriture.
Je tente alors l’humour : « Allez-y, vous ne risquez rien ! » Je le dis ou pas : « je ne mords pas vous savez ! » Voilà j’ai gagné un point, un passant s’arrête, formule de politesse « bonjour - bonjour », il prend le livre, le tourne et lit avec attention le résumé. Souffle suspendu, attente, le contact va-t-il s’établir ? Au moment où je le sens à la fin de sa lecture, j’avance un peu plus dans le dialogue, faussement décontractée : « Profitez-en je suis là aujourd’hui pour dédicacer, demain ce sera trop tard ! » Nouveau sourire amusé, je ne peux pas mieux faire, surtout ne pas forcer, ce n’est pas dans ma nature.
Je n’étais pas préparée à cela, et pourtant la case « dédicace » est un outil à portée de l’écrivain en herbe pour émerger au milieu des nombreux livres qui éclosent comme les fleurs au printemps, sans leur légèreté : un livre a un poids ! Car le but premier de l’écriture est le partage, l’échange… Alors je continue de poser mon regard timide sur tous ces gens, toutes ces vies et  mon imagination vagabonde déjà vers d’autres histoires, prémices d’un prochain roman peut être.
Je suis en pleine torture mentale, le soupir intérieur, la main inactive, le malaise crescendo, une envie d’être ailleurs ! Continuer à écrire mais ne plus jamais sortir de chez moi, me murer entre quatre murs. Rien que d’imaginer une telle prison assombrit davantage mon humeur. Non, à tout bien réfléchir autant être parmi tous ces inconnus !
Le temps s’écoule dans un goutte à goutte. Je décide de ne plus avoir peur, distribue des « bonjours » à qui veut entendre et offre mon meilleur sourire, heureuse d’être sortie de mon « failli » futur enfermement !
Et tandis qu’une gaieté, légère comme la douceur d’une brise, me galvanise, l’inimaginable se produit. Des personnes s’arrêtent un peu plus longtemps, me parlent, s’intéressent à mon travail, me considèrent comme un auteur ! Mon stylo frétille, des prénoms défilent. Le choc des rencontres a lieu, l’émotion est palpable, le dialogue s’établit !
Une vague d’enthousiasme m’emporte et je crois lire dans certains regards un peu d’admiration. Je n’en crois pas mes yeux. Et maintenant le doute s’installe : si tous ces lecteurs n’appréciaient pas mon récit, si je les décevais ! Certains ouvrent le livre et devant moi lisent des passages, à différentes pages. J’ai l’impression que l’on effeuille mon âme. J’ai écrit cette histoire dans la solitude, et j’entends que l’on lise le livre de la même façon, dans le respect des heures de labeur.
La journée continue ainsi avec son lot de surprises, ses belles rencontres. A mon tour je ressens une reconnaissance pour ces gens qui me font confiance en acceptant de me lire.
La fin d’après-midi arrive, la fatigue me prend et je trouve émouvant d’être « fatiguée d’émotion ».
L’épreuve n’en était finalement pas une, c’était un réel enrichissement.

Promis, je recommencerais !

Marie-Laure Bigand


C'est un petit condensé d'expressions vécues et reçues d'autres auteurs lors de séances de dédicaces de ML Bigand.   

par Marie Laure Bigand publié dans : Témoignage
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