Encore un petit matin pluvieux, mais celui-là tu ne pourras pas rester sous la couette. Tu dois aller à l'hôpital pour faire un prélèvement au sujet de ta prostate. Ah les hommes et leurs prostates, de longs romans à écrire.
Te lever à cinq heures et demie pour avaler un petit-déjeuner composé de deux tranches de
brioches surmontées d’une fine couche de confiture, un grand bol de thé fumant pour te remettre bien en place les mauvais rêves de la nuit, puis sans souffler il te faut faire un lavement avec un
produit machin truc, rester bien allongé pendant 15 minutes. Avez-vous essayé, vous, ce genre de torture? Toutes les trente secondes, vous avez besoin d'aller à la selle, alors quinze minutes,
quelle longueur. Il va quand même tenir 12 minutes.
Te précipiter aux toilettes, rendre à la terre ce qui lui appartient, te jeter sous une bonne douche chaude pour finir de te réveiller et te nettoyer de toutes ces giclures. Puis ne pas oublier de prendre vos antibiotiques 2 heures avant la ponction. Et puis te brosser les dents et te coiffer méticuleusement.
Il va être sept heures moins le quart, le temps de te précipiter vers la gare routière pour attraper ton autobus de 7 heures en direction de l'hôpital. Pas grand monde dans ce bus à cette heure-là, toujours des personnes à moitié endormies qui vont faire deux ou trois stations pour aller à la station RER la plus proche. Nous avons traversé l'agglomération de nuit, tantôt des champs, tantôt des hameaux, tantôt des châteaux, de petits villages, ton esprit battait la campagne, cela te rappelait tes randonnées, tu en as failli rater ton arrêt de bus de l’hôpital.
Un vaste bâtiment grisâtre s'élève dans la nuit pluvieuse, tu vas au bureau des renseignements pour savoir où te diriger :
« Vous allez tout droit et dans le hall à gauche », t’entends-tu répondre et tu arrives dans un vaste hall d'entrée immensément vide, des gens qui tournent en rond dans les couloirs, un affichage plus que sommaire, tu es perdu. Pas trace d'une quelconque personne travaillant à l'hôpital, tout est fermé. Alors tu vois une machine à café, pas très commode à utiliser, tu demandes poliment de l’aide à l’agent de maintenance qui fait le plein de grains de café dans la machine à côté :
«Est-ce que votre distributeur marche ?» demandas-tu, et on te répond sur un ton sec :
«Marcher je ne sais pas, mais il fonctionne, ça c’est sûr».Bon alors allons-y, achetons un petit café. Cela t’a réchauffé les doigts et l’estomac au moins.
Recherchant ce centre d’urologie tu te diriges à gauche, comme expliqué auparavant, et aperçois les toilettes. Alors tu demandes à l’agent de nettoyage qui passait la serpillière dans les toilettes s’il savait ou était…
«Non, non, moi je ne connais rien de l’hôpital » te répondit-il. Bon alors tu n’avais plus qu’à chercher.
Tu as trouvé le centre d’urologie à gauche au fin fond des couloirs, tu t’es approché du secrétariat comme demandé sur un panneau, tout est fermé. Alors tu t’es assis sur une chaise dans la salle d’attente et tu as téléphoné à ta femme pour la rassurer et te rassurer que tout allait et tout irait bien. Oui vous avez bavardé un petit peu, juste assez pour qu’une personne de l’hôpital t’entende et te demande ce que tu faisais là.
«Je suis à la recherche du centre pour les biopsies », tu lui réponds.
«Mais monsieur ici ce sont les consultations et cela ouvre à 9 heures, pour les biopsies, il vous faut aller dans la tour au troisième étage.»
«Merci beaucoup madame.»
Tu as quand même réussi à rejoindre le centre d'urologie, mais tu t'y es repris à deux fois avant d'être sûr que tu étais bien au bon endroit. A un monsieur qui avait l’air de chercher comme toi, tu demandes si c’est aussi pour une biopsie. Oui, alors fort de votre nombre, tous les deux vous vous engagez dans un long corridor. Rien n’indique un quelconque bureau des infirmières ou autre. Enfin, tout au bout du couloir, des infirmières ou aides malades, très affairées, nous ont apostrophés et nous ont expliqué sur un ton sans réplique que nous devions attendre. Attendre qu’une chambre se libère car toutes les chambres étaient occupées. Tu n’as pas bien compris ce qu’elles ont dit et tu as même cru qu'il fallait retourner en bas pour attendre. Il était 7h45mn très exactement.
Alors tu t’es assis sur un fauteuil et tu as pris ton journal pour passer le temps. Ton compagnon d’infortune a demandé les toilettes et l’infirmière l'a envoyé au rez-de-chaussée. Mais il a rencontré son docteur dans le couloir qui lui a demandé de revenir et d’entrer dans une chambre et de se changer immédiatement. Etrange qu'il n’y ait pas de toilettes dans un département urologique, mais bon....
Tu t’es attaqué à une grille de Sodoku qui t’a fait perdre la notion du temps. Enfin, vers 8h30, une gentille infirmière est venue te poser quelques questions pour en remplir un formulaire. Puis très rapidement l'on t'a demandé de te changer afin d'être prêt pour l'examen. Voilà, voilà, enfin on allait s’occuper de toi. L’infirmière t’a demandé de te déshabiller et de revêtir une espèce de blouse blanche, toute ouverte derrière avec juste un bouton pour la faire tenir.
Comme il n'y avait plus de lit, on t'a demandé de t’asseoir sur un fauteuil roulant, l’on t’a mis des petits chaussons bleus aux pieds et un drap sur tes jambes, et l'on t'a emmené vers le bloc opératoire. Un jeune brancardier poussait ta chaise. Nous avons pris un monte-charge, puis nous avons traversé d'immenses couloirs remplis de placards à balais, de pièces de stockage, de pièces de nettoyage, etc… Drôle de chemin pour aller vers le bloc quand même. Même, une idée t'a traversé l'esprit qu'il t'amenait directement à la case poubelle. Tu en as fait part au gars qui poussait ton chariot pour le faire sourire, lui qui essayait de te remonter le moral en disant que le personnel était très attentionné mais qu’ils en manquaient cruellement. Pas de remplacement des départs en retraites, que leur salaire était un salaire de misère.
Tu es même rentré dix secondes dans le couloir du bloc opératoire qui était plein de lits roulants et de chaises du même poil en train d'attendre, mais une personne qui semblait diriger la cacophonie a demandé à ton pousseur de chaise à roulettes de te mettre de l'autre côté du bloc, qu'ici il y avait trop de monde. Alors tu t’es retrouvé dans un couloir, à côté d'un autre bloc opératoire et l'attente a commencé.
Toutes les 30 secondes une infirmière passait et te disait bonjour, alors il te fallait lui répondre, mais au bout d'un moment tu n'as plus répondu que par un hochement de tête. Tu t’assoupissais.
Puis une autre infirmière est venue te chercher pour te faire rentrer, mais un professeur lui a demandé ton nom et lui a dit que tu n’étais pas le premier de la liste et qu'il fallait attendre. Alors, du plus poliment que tu as pu, tu lui as suggéré que si les attentes étaient si longues, il aurait été judicieux de donner des rendez-vous plus espacés afin d'éviter aux patients d'attendre si longtemps.
Mais il avait des arguments plein son sac pour te prouver le contraire, alors tu as fini la conversation par un sourire de tristesse. Oh oui, à quoi bon s’énerver avant de passer sur un bloc opératoire, il aurait pu au moins s’excuser que tu attendes si longtemps, mais non, cela ne pouvait sortir de la bouche d’un professeur.
Tu es resté là, dans ce couloir, des minutes qui t'ont semblé des heures, enveloppé dans ta blouse blanche fendue à l’arrière avec un drap sur tes jambes et ton petit dossier par-dessus. Tu as dû t'assoupir plusieurs fois avant qu'une autre infirmière vienne voir si tu allais bien. Eh bien non tu n’allais plus tout à fait bien, cela faisait déjà une heure que tu attendais dans cette chaise roulante.
Et puis tu as demandé à cette dame si tu allais attendre encore longtemps ici dans le couloir. Alors tu as eu droit à un joli sermon : qu'ici on était dans un hôpital et non chez le coiffeur, donc que l'on ne pouvait donner des heures exactes de rendez-vous, que les docteurs faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour bien s'occuper de leur patient et que quand viendrait ton tour, le docteur te consacrerait aussi du temps pour bien s'occuper de toi. Enfin bon, tu étais devenu le pion numéro tartempion qui devait attendre sans broncher. Tu lui as quand même dit que c’était exagéré de faire attendre les patients comme cela et que ta patience avait des limites. Alors elle commença à s’énerver, heureusement que tous les patients n’étaient pas comme toi. Il est vrai que tu avais perdu la notion du temps.
Plus tard encore, une autre infirmière a demandé à un brancardier de te ramener dans la salle d'attente du premier bloc opératoire, là au moins tu ne serais pas seul, tu verrais du mouvement, comme elle a dit. Alors tu es retourné à travers les mêmes couloirs hideux vers cette salle d'attente. La salle était vide si ce n'est un lit avec une jeune femme dedans qui regardait avec une sorte d'inquiétude dans le regard le va-et-vient des brancardiers. L'on t’a mis dans un coin sous la télévision, mais tu lui tournais le dos.
Tu as bien quelques fois entendu ton nom à travers tes assoupissements, mais tu es resté planté sur ta chaise. Tu commençais à avoir des crampes dans les bras et les jambes, ta tête tournait un peu et ton estomac était vide. Tu te sentais seul, loin du monde et de tes amis, tu étais là comme un morceau de pain que l'on a laissé sur le bord de la table, tu pensais à ta petite femme qui était à l’école, tu aurais bien aimé lui parler, tu avais envie de crier, de pleurer, de fuir.
Tout à coup la voix de ton premier brancardier te tira de ta tristesse : «Mais alors vous êtes toujours là, on ne s'est pas encore occupé de vous !» te dit-il à haute voix. Tu lui as répondu que non avec une petite voix, alors il est parti demander de l'aide, pour avoir quelques renseignements à ton sujet. Quand il est revenu, il t'a dit quelque chose au sujet d'une radiographie que l’on allait te passer, qu’il te fallait attendre encore un peu.
Ton cerveau s'est soudain réveillé, tu t’es levé d’un bond de ta chaise, tu t’es enroulé dans ton drap pour ne pas faire voir ton petit derrière, et tu es reparti vers l'étage où tu avais laissé tes vêtements. Une espèce de rage de te faire prendre pour un imbécile te faisait décupler ta force. Le gentil brancardier essaya bien de te raisonner, mais tu avais décidé.
Dans le couloir du retour, un homme poussant un fauteuil t'as aidé à retrouver l'ascenseur, tu y es monté, un peu paniqué de ce qui pourrait se passer ensuite, mais tellement déterminé que même une montagne n’aurait pu t’arrêter. Les gens dans le couloir ou l’ascenseur, pour la plupart du personnel hospitalier, te regardaient bizarrement, mais tu crois qu’à ce moment-là, ton visage était fermé, résolu et méchant.
Tu arrives dans le service d’urologie désert, tu te diriges vers la chambre où sont tes vêtements.
Ton coeur bat la chamade, tu salues le vieux monsieur au fond du lit, tu reprends tes habits de ville et poses tout en vrac ton dossier avec le drap et la blouse blanche fendue.
Et c’est par le chemin que tu avais pris pour venir que tu es reparti. Que dire si tu rencontres le personnel soignant, tu accélères le pas, fuite en avant dans ces couloirs déserts. Encore un coin de couloir à passer et te voila devant la cage des ascenseurs, tu appuies sur le bouton d’un doigt fébrile, tu t’engouffres dans la cage et appuies sur le zéro pour retourner au rez-de-chaussée, là où un monde bien vivant existait. Il était 10h30...
Tu as respiré à plein poumon cet air frais saturé d'humidité de la pluie qui tombait par averses. Tu as attendu quelque temps ton bus pour rentrer chez toi. Tu te sens un peu fautif, comme un gamin qui a fait une bêtise, une escapade. Tu as la sensation d’avoir échappé à des gangsters, mais non, tu n’étais pas dans un thriller. Des biopsies, tu y repenseras l'année prochaine, si tu t'en sens le courage. En attendant tu vas retraverser les champs et les petits villages pour rentrer chez toi…
Roger Bennejean (Roger participe régulièrement à l’atelier d’écriture des Mots Migrateurs)
ajouter un commentaire commentaires (1) créer un trackback recommander
Derniers Commentaires