Cher ami,
Je vous écris d’un lieu que je ne croyais jamais connaître : la prison.
C’est toujours comme ça ! Il y a des moments dans la vie qui n’ont l’air de rien mais qui sont redoutables …. La société d’intérim, pour laquelle je travaille, m’a demandé de faire une surveillance d’examen.
Je distribue le sujet aux élèves puis m’assois au bureau. Quatre heures d’attente. C’est dans ces moments là que les choses délicates commencent… Il peut s’en passer des choses que l’on n’imagine pas ! Et c’est justement ce qui se passe. Impossible de retenir correctement mon esprit comprimé. J’ai essayé… mais il a débordé de sa cavité. C’était fatal. Plus c’est silencieux autour de moi, plus il déborde en criant comme un prisonnier: « libère-moi, je t’en prie. Rends-moi ma liberté ! » Je résiste évidemment, mais pas longtemps. Et au moment même où j’obéis, je libère quoi ? Une femme lascive...
Elle s’échappe de mon esprit et se plante devant moi, pas gênée du tout. La voyez-vous, cher ami ?… Regardez comment elle se déhanche ! Je deviens tout rouge. Je lui chuchote : « retourne bien vite d’où tu viens ! » Mais vous savez comment sont les femmes… Il suffit que vous lui demandiez une chose pour qu’elle fasse exactement l’inverse... Il faut dire, à sa décharge, qu’elle était prisonnière depuis trop longtemps… Les charmes de la liberté retrouvée ont des attraits bien plus grands que mes injonctions. Je veux être sévère, mais elle n’y croit pas. Pire, elle me nargue : « attrape-moi, si tu oses !… » Mes yeux se déhanchent… Elle monte sur le bureau – pas facile en tenue de soirée avec un sein découvert. Je lui chuchote : « cache-toi donc, les élèves vont te voir » Elle me répond avec aplomb : « rien à craindre ; ils sont plongés dans leur copie » « Oui mais si l’un d’eux levait la tête ? Et si le chef de centre… » Elle fait mine de ne rien entendre… Saute du bureau et se faufile partout dans la salle d’examen en frôlant les élèves qui, sentant une légère brise près d’eux, regardent un très bref instant leur voisin sans comprendre. A mon bureau, je fais celui qui ne sait rien, n’a rien vu. Je sens bien qu’à la moindre défaillance de ma part, elle va en profiter pour attirer toute l’attention. Sur ma chaise, je suis une pierre : aucun cil ne bouge, sérieux comme un pape. Combien de temps vais-je pouvoir tenir ? Je suis à la torture.
Pendant ce temps là, ma femme se développe… Elle tisse sa toile de fond, je suis le fil de la rêverie : de la musique, un café concert, des volutes de fumée dans la nuit… Petit à petit, elle absorbe la salle d’examen qui se réduit à une peau de chagrin. Je vois les étudiants s’effacer un à un. Elle commence par ceux du fond… Bientôt il n’y a plus que le premier rang qui étudie…
Le chef de centre arrive et me dit : « où sont vos étudiants ? » « Ils étaient là, il y a une heure, mais ils n’y sont plus. » Je les compte. « Un, deux, trois. » Ca ne fait pas beaucoup. Il continue : « 3 sur 36 ! Et où sont les copies ? » Je regarde le bureau : rien. Je vous assure cher ami qu’habituellement je respecte les élèves et leurs copies et qu’ils ne disparaissent pas les uns et les autres comme ça. Seulement habituellement on ne m’impose pas quatre heures de silence. Tout le problème vient de là. On ne devrait pas laisser un adulte avec une telle somme de silence : il lui vient forcément des mauvaises idées qu’il n’aurait pas en d’autres circonstances. C’est pourquoi je ne me sens pas entièrement coupable de ces disparitions qui sont bien-sûr regrettables.
L’ordinaire n’est pas très bon en prison.
Deux semaines que je moisis dans ma cellule. Peut-être pourrez-vous m’apporter des denrées supplémentaires ? J’espère très sincèrement que l’on retrouvera les enfants… Les autorités ont mis
des affiches dans la ville avec leurs photos, peut-être les verrez-vous en faisant votre marché, par exemple? Personnellement je déplore aussi la disparition de la « femme lascive » En
prison on manque de compagnie féminine.
J’attends impatiemment ma sortie en fumant des cigarettes et en écoutant sur un petit poste des concerts de jazz enregistrés au « Nocturne Quartet ».
Bien amicalement
Luc Hazebrouck ( Lucco - un homme qui crie son innocence.)
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