Cher ami,
Ecoutez, j’ai des doutes sur qui je suis. Récemment, j’ai eu des preuves que je n’étais pas moi. Je m’inquiète. Je suis dans la rue et je crois marcher au hasard et en toute liberté quand peu à peu mes pas me guident vers un grand magasin que je déteste. Impossible de résister, je suis mené par le bout du nez, comme par un fil, une fois que j’y suis entré. Je veux sortir mais le fil qui me dirige est très tendu, tendu vers un achat que je n’aurais jamais fait. Une sorbetière. Je me retrouve en pleine rue, avec cette volumineuse sorbetière familiale sous le bras. Qu’est-ce que je vais en faire en plein hiver ? Même ma femme, qui a pourtant les idées larges, n’en voudra pas. Je vois bien que parfois je ne m’appartiens pas. Une autre fois, sans savoir pourquoi, je vais dans une librairie. Pourtant, je m’étais promis de ne plus pénétrer du tout dans ce lieu de perdition. Ma maison est déjà pleine à craquer de livres. Seulement, ça été plus fort que moi, au bout de dix minutes, je me suis retrouvé dans la rue avec une dizaine de livres sous le bras. La lecture est une drogue dure. Que faire dans ces conditions ? Ne pensez-vous pas que nous sommes rarement libres de nos actions. Nous croyons l’être mais, en fait, le plus souvent, des fils invisibles dirigent nos existences.
J’ai demandé l’aide de ma femme : « Dis, tu ne pourrais pas, avant que je sorte, couper systématiquement tous les fils qui se trouvent tout autour de moi. » Naturellement, pour me faire plaisir, elle m’a fait une coupe rase tout autour de mon enveloppe corporelle. D’ailleurs, il ne me reste plus beaucoup de cheveux… mon veston et mon pantalon ne tiennent plus que par un fil. Elle a fait ce qu’elle a pu : elle a coupé tout ce qui était visible et très consciencieusement. Je n’aurais pas fait mieux. Seulement en sortant, j’ai compris qu’elle n’avait pas fait assez : le fil qui me tient est invisible. Il ne suffit donc pas de couper au petit bonheur la chance. Il faut couper le bon fil.
Maintenant, à chaque fois que je sors dans la rue, j’ai dans la poche des gros ciseaux. Et dès que je me sens tiré, ne serait-ce qu’un tout petit peu vers la droite ou vers la gauche dans une rue commerçante, je sors mon instrument, je fais de grands gestes et je cisaille tout ce qui bouge ou semble bouger. Chez moi aussi je fais de même, par exemple, lors de réunions de famille de nombreux fils invisibles nous relient les uns aux autres. Je me sens comme une mouche prise dans une toile d’araignée. Par exemple, avec ma mère, il y en a tellement que je ne sais plus où il faut couper.… Résultat, je blesse souvent mon entourage et aussi des étrangers dans la foule, sans parvenir à me débarrasser de ces fils malheureux qui gouvernent ma vie contre moi.
Voyant la faible efficacité et la dangerosité de mes manières, j’ai décidé, plusieurs fois par semaine, d’effectuer des séances d’observations très intenses sur mon comportement intime, comportement qui, jour après jour, ne cesse de m’étonner. Je m’enferme donc dans une chambre débarrassée de tous ses meubles, afin de ne pas les abîmer inutilement et je demande à ma femme de ne surtout pas ouvrir la porte afin de ne pas être blessée. Et là, dans le silence et le noir, dans le calme et la concentration je m’observe longuement pendant des heures. Là, j’entrevois les fils qui dans la vie quotidienne paraissent si invisibles et un à un je les coupe. Evidemment cette opération n’est pas sans risque. Je le sais à mes dépens. Vous croyez couper un fil et vous plantez malencontreusement les ciseaux dans votre chair. C’est ainsi que je me suis souvent blessé au sortir de ces curieuses séances. Des flots de sang pour un malheureux petit fil de rien du tout. Parfois, c’est à se demander si la liberté acquise en vaut vraiment la peine. Seulement, je perçois au bout du compte que j’ai gagné en mouvements possibles dans ma vie quotidienne, ce qui est tout de même, vous en conviendrez, fort appréciable. J’ai aujourd’hui un corps pouvant s’épanouir davantage dans son espace. Si je veux, je peux faire les pieds au mur ou marcher sur la tête ou faire des sauts périlleux sans m’occuper de ces fils invisibles contraignants. D’ailleurs, depuis que j’ai gagné cette nouvelle liberté de mouvement, je veux la faire partager à d’autres, mais il faut l’avouer avec des succès peu probants.
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Ainsi récemment ma femme et moi, nous sommes allés voir un spectacle. Un spectacle de marionnettes. Quand j’ai vu, sur scène, ces pauvres créatures tenues par des fils agir comme si elles étaient libres alors qu’elles ne l’étaient pas, mon sang n’a fait qu’un tour ! J’ai bondi, ciseaux en main, pour, tous les couper. Je pensais qu’on allait me remercier, même si ma femme m’avait averti que j’étais en train de commettre une erreur. Je pensais, moi, que je faisais bien. Seulement, le marionnettiste ne l’a pas entendu de cette oreille : j’ai été éjecté du théâtre, manu militari. Il s’en est d’ailleurs fallu d’un fil, que je passe de vie à trépas. Ma femme m’a ensuite rejoint et nous sommes rentrés silencieusement chez nous, en suivant chacun le fil de nos pensées… Je me demande si, insidieusement, elle ne me préférait pas avant.
Qu’en pensez-vous ? Ne me répondez pas, je sais, ô combien, qu’il est difficile de dénouer le nœud de nos existences…
Bien amicalement. Lucco.
"Lettre de Lucco" - Collection "femme de Lucco" de Luc Hazebrouck
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