Qui sommes-nous ?

Association Mots Migrateurs


L'association comprend aujourd'hui une trentaine de membres.


Collectif d’écrivains en Val d’Oise, ouvert à toute personne ayant un projet d’écriture : roman, recueil de nouvelles, pièce de théâtre, livre d’artistes, etc...

Une association à partager.

L’association Mots Migrateurs a pour objectifs de permettre à des écrivains, des auteurs de se rencontrer régulièrement, de faire connaître la littérature et l’écriture sous toutes ses formes, de mener toute action visant à promouvoir les écrits ou travaux littéraires de ses membres actifs, de faire vivre l’écriture contemporaine autrement.


mots.migrateurs@club-internet.fr .

www.motsmigrateurs.fr

 

Correspondance

Lundi 20 juillet 2009

Cher ami,

  J’aime faire du vélo un peu au hasard dans les rues, mais plus particulièrement sur une rue : celle de mon enfance, celle où, en vacances, j’habite encore. Pourquoi cette rue là ? Parce que parfois, il se produit un phénomène étrange assez déconcertant même pour mes voisins qui, pourtant, ont toujours habité cette rue. Ma rue se met à s’étirer démesurément. Par temps très chaud, certains soirs d’été ma rue qui mesure, normalement, environ une petite centaine de mètres,  s’allonge démesurément pour mesurer alors plus de neuf cents mètres.  Cela n’arrive qu’exceptionnellement, deux ou trois soirs dans un été, donc dans une année. Je ne boude pas mon plaisir, je roule neuf fois plus dans l’air chaud du soir et je me réjouis d’une telle dilatation. D’ailleurs mes voisins aussi adorent voir leur rue s’agrandir. Leur maison et leur jardin deviennent neuf fois plus grands. Et au prix de l’immobilier, c’est très appréciable ! Deux ou trois fois dans l’année, ils deviennent neuf fois plus riches.

  Il n’y a qu’une vieille voisine qui n’apprécie pas ces jours-là. Elle revient chez elle neuf fois plus fatiguée et peste contre ses pauvres jambes. J’ai alors un peu honte à bicyclette de prendre autant de plaisir à me laisser aller en roue libre. Mais pourquoi faut-il toujours se sentir concerné par les problèmes des autres ? Ne suis-je pas en vacances ? Un plaisir comme celui-ci ne se refuse pas. Si l’on compte bien, il y en a si peu à l’intérieur d’une vie !

  Par contre, deux ou trois soirs par an, en hiver par temps très froid, ma rue subit le phénomène inverse. Elle rétrécit. Personne n’est content. Ni mes voisins, qui se retrouvent alors dans des maisons minuscules qui ne valent plus rien sur le marché de l’immobilier, ni moi qui ne peux profiter pleinement de ma rue en roue libre. Il n’y a alors que la vieille dame qui est contente. En effet, elle revient chez elle neuf fois plus vite !

  Bien amicalement,
  Lucco

  En espérant vous rencontrer un beau soir d’été, un de ces soirs où l’espace semble continuellement nous sourire et notre temps s’étirer avantageusement, comme les chewing-gums que nous mâchions enfants.

Luc Hazebrouck (les lettres de Lucco)

 

Par Les mots migrateurs
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Dimanche 12 juillet 2009

  Cher ami,

   C’est idiot, je suis en vacances  et je suis bloqué en haut d’un rocher. Impossible d’en redescendre. Pourtant en bas, il y a ma femme et ma fille qui m’attendent avec impatience pour jouer au ballon. Je les vois : elles me font de grands signes amicaux pour que je redescende afin de participer avec elles aux plaisirs de l’été. Rester ainsi, tout seul, à cette hauteur est idiot. Pourquoi donc me suis-je laissé piéger dans une solitude aride au sommet de cette colonne de pierre ? Impossible de contempler ou de créer quoi que ce soit. Je le vois bien. Un espace peu enviable : minuscule, pas du tout confortable, sans aucune indication pour la descente. Quel Idiot je fais ! Idiot, Idiot, Idiot ! J’atteins vraiment là des sommets.

    Pendant que ma femme et ma fille courent sur une belle pelouse ensoleillée, j’assiste dans mon désert de pierre à mon combat.  Tout là-haut, je combats l’ange… C’est dire si c’est un combat élevé ! Il faut atteindre de telles hauteurs que j’en ai le vertige. Je ne suis pas très valeureux, même si je m’acharne. Je trouve tout de même que mon combat ne me grandit pas aux yeux de l’ange. Au fond, si je regarde les choses en face, ma solitude m’est insupportable. Elle est stérile. Pourtant je sais, par expérience, qu’il existe une solitude bénéfique.  Mais l’ange qui est, on dira ce qu’on voudra, un mauvais diable, ne me l’accorde pas.  Pendant que ma femme et ma fille me crient joyeusement de venir les rejoindre, je pousse d’autres cris qui échouent à se muer en sons audibles. Des cris muets. Des cris de révolte face à un ange indifférent. C’est bête, pendant qu’elles vivent, en bas, le bonheur du corps en fête, je ne partage, en haut, que les tumultes intérieurs de mon esprit.

  Avant de partir en vacances, en famille, il faudrait toujours avoir sur soi une petite échelle télescopique portative qui permettrait de descendre à volonté du haut de son rocher afin de revenir sans effort vers sa famille. De nos jours, on invente tellement de gadgets inutiles !

  Je rumine ma cause. Voyons : combien faudrait-il de barreaux pour mon échelle ? Une bonne quinzaine, ce serait parfait pour monter et descendre avec un maximum de confort. J’éviterais la solitude aride et pourrais être solidaire des miens. J’aborderais alors en confiance mon combat… Croyez-vous qu’il soit possible de trouver une échelle de ce type en brocante ? Avec ma femme et ma fille nous allons bientôt chiner. J’attends de votre côté vos recherches.

En attendant, je vous souhaite, avec ou sans échelle, dans votre vie contemplative et créatrice une solitude salutaire pour réussir vos projets.
 
 Bien amicalement
          Lucco


Luc Hazebrouck (les lettres de Lucco)

Par Les Mots Migrateurs
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Mercredi 25 mars 2009

Vous m’avez écrit pour rendre ce livre, Belle du Seigneur, que j’ai gardé un peu trop longtemps chez moi. C’est vous qui me l’aviez conseillé, rappelez-vous. Ne m’en veuillez pas, mais vous aviez glissé votre parfum entre ses pages magnifiques, tout comme j’y glisse cette lettre, et quand je l’ouvrais vous étiez avec moi, je respirais votre présence. Trouvez-y mon cœur, à présent. Vous êtes la nouvelle bibliothécaire – quel nom barbare pour un si joli métier ! Il est aussi dur et sans charme que vous êtes douce et gracieuse. Aussi, belle gardienne des livres, je vous ai donné ce nom : Lirelei. Fée des eaux calmes de la lecture.
Bien sûr, vous avez remarqué que je vous dévore du regard, car depuis votre arrivée ici, je viens presque tous les jours. Ma thèse sur le cinéma nippon, c’est du bidon. Mais j’adore vous demander de me mettre des ouvrages de côté : comme ça, vous vous occupez un peu de moi. Avez-vous lu le petit poème que j’ai laissé pour vous dans l’Attrape-Cœur de J.D. Salinger ? Non, visiblement. Tant mieux. Je suis un poète mal engagé. Mais si vous lisiez en moi comme si j’étais le dernier Modiano, comme si j’étais un être de mots, vous sauriez que je suis là pour vous, rien que pour voir vos beaux yeux bleu-vert effleurer ces pages dont je suis jaloux. Oui, je voudrais être un livre pour épouser vos yeux.
Je vous guette de derrière les rayonnages, tout en faisant mine de chercher un titre. Lorsque vos fines mains caressent avec amour le vieux cuir scarifié d’un volume rare de la Comédie Humaine, je frémis de tout mon être. Ah ! Si je pouvais être votre livre de chevet, effleurer votre délicat visage avec mes pages, recueillir vos éclats de rire et vos soupirs, boire vos larmes comme un buvard, sentir votre sein palpiter au moment où vous vous endormez sur moi, clore vos paupières quand vous glissez dans le sommeil pour m’emporter avec vous au pays des songes… Je serais, ma Lirelei, le plus heureux des hommes, l’ivre de joie permanent !
Celui qui vous offre son cœur de lecteur amoureux,


Votre Marc Page


Lettre de Jean Gennaro pour "Partagez l’émotion du Courrier"
Concours de lettres d’amour

 

Par V. Gabralga
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Lundi 23 mars 2009

Cher ami,

  Pour ne pas tomber totalement en ruine, et me tenir debout en un seul morceau encore quelque temps, je répète pour moi-même le même mot à l’infini. Je me dis que, si je m’acharne suffisamment sur ce mot, je vais pouvoir tenir encore un peu. Je ne sais pas combien de temps? Quand j’ai l’impression qu’il ne me reste rien à quoi  m’accrocher, il me reste au moins ce mot aussi réduit soit-il. C’est toujours ça !

  C’est là que nous voyons que nous ne sommes pas maîtres de ce que nous possédons… Il nous arrive d’être fort riches. Seulement aujourd’hui, je suis pauvre. Je m’accroche donc au dernier mot : ma dernière fortune. C’est connu, moins on en a, plus on s’accroche. Si encore il m’en restait deux ou trois, je pourrais me dire qu’en perdre un n’est pas si grave, mais réduit au dernier, il n’y a alors plus à tergiverser : C’est lui ou rien ! Je m’occupe donc de lui, de jour comme de nuit et le répète autant de fois que nécessaire : à l’infini, encore et encore, pour ne pas le perdre.

  L’heure est grave. Je sauve ce qu’il y a à sauver : mon unique mot. Les autres sont perdus, je ne suis pas absolument sûr, mais je le crains : un vol caractérisé, mais par qui ? Je ne sais pas. Tout s’est passé si vite. Je ne me suis aperçu de rien. En l’espace d’une seconde, crac ! Je n’avais plus que lui. Le coup n’a pu être fait que par un « professionnel » Maintenant, je suis acculé à sauvegarder mon mot unique, nuit et jour, jour et nuit et par tous les temps. Vous comprenez, dans ces conditions, que mon esprit ne puisse avoir le temps de chercher tous les mots perdus. Bref, mon voleur et mes mots courent toujours.

  J’ai tellement peur de perdre mon dernier mot que je le profère nuit et jour. Je le profère des milliers de fois, pour bien m’en souvenir. Résultat, à force de le répéter, je ne sais plus ce qu’il veut dire.  Me voilà bien : mon dernier mot me devient inconnu. Son sens m’échappe. Ca n’a vraiment pas de sens : un mot sans plus aucun sens ! J’ai beau le graver des milliers de fois sur le sol, rien à faire !

  Je vais devoir couvrir la terre du seul mot restant : un mot  unique et énigmatique.  Ce sera mon grand œuvre.  Une œuvre sans doute un peu répétitive. De toutes les manières, quoi qu’on fasse, on se répète toujours. Les autres - qui ne comprennent rien - risquent de me dire : «Allez ! Laisse tomber ton mot. Arrête ! On a compris» Moi je leur répondrai : « Jamais !  je le répète pour ne pas tomber. » Je rivalise d’énergie afin qu’il soit aussi consistant que des milliers de mots. Je me maintiens debout grâce à lui. Seulement personne ne veut le comprendre. Sans lui ce sera la chute fatale. Le mot de la fin.


  Quand j’aurai plus de temps, je vous dirai, prochainement, dans une autre lettre par exemple, de quel mot il s’agit. Pour le moment, c’est impossible. Mon mot m’absorbe trop.  Rendez-vous compte : un seul mot peut me faire passer de vie à trépas. 

  Bien amicalement
                 Lucco


Extrait du recueil 2 des lettres de Lucco (la femme de Lucco)
de Luc Hazebrouck

Par V. Gabralga
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Mercredi 18 juin 2008

Cher ami,

 Je vous écris d’un lieu que je ne croyais jamais connaître : la prison.

 C’est toujours comme ça ! Il y a des moments dans la vie qui n’ont l’air de rien mais qui sont redoutables …. La société d’intérim, pour laquelle je travaille, m’a demandé de faire une surveillance d’examen.

 Je distribue le sujet aux élèves puis m’assois au bureau. Quatre heures d’attente. C’est dans ces moments là que les choses délicates commencent… Il peut s’en passer des choses que l’on n’imagine pas ! Et c’est justement ce qui se passe. Impossible de retenir correctement mon esprit comprimé. J’ai essayé… mais il a débordé de sa cavité. C’était fatal.  Plus c’est silencieux autour de moi, plus il déborde en criant comme un prisonnier: « libère-moi, je t’en prie. Rends-moi ma liberté ! » Je résiste évidemment, mais pas longtemps.  Et au moment même où j’obéis, je libère quoi ? Une femme lascive...

  Elle s’échappe de mon esprit et se plante devant moi, pas gênée du tout.  La voyez-vous, cher ami ?… Regardez comment elle se déhanche ! Je deviens tout rouge. Je lui chuchote : « retourne bien vite d’où tu viens ! » Mais vous savez comment sont les femmes… Il suffit que vous lui demandiez une chose pour qu’elle fasse exactement l’inverse... Il faut dire, à sa décharge, qu’elle était prisonnière depuis trop longtemps… Les charmes de la liberté retrouvée ont des attraits bien plus grands que mes injonctions. Je veux être sévère, mais elle n’y croit pas. Pire, elle me nargue : « attrape-moi, si tu oses !… » Mes yeux se déhanchent… Elle monte sur le bureau – pas facile en tenue de soirée avec un sein découvert. Je lui chuchote : « cache-toi donc, les élèves vont te voir » Elle me répond avec aplomb : « rien à craindre ; ils sont plongés dans leur copie » « Oui mais si l’un d’eux levait la tête ? Et si le chef de centre… » Elle fait mine de ne rien entendre… Saute du bureau et se faufile partout dans la salle d’examen en frôlant les élèves qui, sentant une légère brise près d’eux, regardent un très bref instant leur voisin sans comprendre. A mon bureau, je fais celui qui ne sait rien, n’a rien vu. Je sens bien qu’à la moindre défaillance de ma part, elle va en profiter pour attirer toute l’attention. Sur ma chaise, je suis une pierre : aucun cil ne bouge, sérieux comme un pape. Combien de temps vais-je pouvoir tenir ?  Je suis à la torture.

  Pendant ce temps là, ma femme se développe… Elle tisse sa toile de fond, je suis le fil de la rêverie : de la musique, un café concert, des volutes de fumée dans la nuit… Petit à petit, elle absorbe la salle d’examen qui se réduit à une peau de chagrin.  Je vois les étudiants s’effacer un à un. Elle commence par ceux du fond… Bientôt il n’y a plus que le premier rang qui étudie…

  Le chef de centre arrive et me dit : « où sont vos étudiants ? » « Ils étaient là, il y a une heure, mais ils n’y sont plus. » Je les compte. « Un, deux, trois. » Ca ne fait pas beaucoup. Il continue : « 3 sur 36 ! Et où sont les copies ? » Je regarde le bureau : rien. Je vous assure cher ami qu’habituellement je respecte les élèves et leurs copies et qu’ils ne disparaissent pas les uns et les autres comme ça. Seulement habituellement on ne m’impose pas quatre heures de silence. Tout le problème vient de là. On ne devrait pas laisser un adulte avec une telle somme de silence : il lui vient forcément des mauvaises idées qu’il n’aurait pas en d’autres circonstances. C’est pourquoi je ne me sens pas entièrement coupable de ces disparitions qui sont bien-sûr regrettables.

  L’ordinaire n’est pas très bon en prison.
 Deux semaines que je moisis dans ma cellule. Peut-être pourrez-vous m’apporter des denrées supplémentaires ? J’espère très sincèrement que l’on retrouvera les enfants… Les autorités ont mis des affiches dans la ville avec leurs photos, peut-être les verrez-vous en faisant votre marché, par exemple? Personnellement je déplore aussi la disparition  de la « femme lascive » En prison on manque de compagnie féminine.

  J’attends impatiemment ma sortie en fumant des cigarettes et en écoutant sur un petit poste des concerts de jazz enregistrés au « Nocturne Quartet ».
   Bien amicalement

Luc Hazebrouck ( Lucco -  un homme qui crie son innocence.)

Par Les Mots Migrateurs
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Mercredi 2 avril 2008

Cher ami,
Quand je sens dans mon corps une colère gronder : je voudrais la faire sortir pour qu’elle gronde ailleurs que dans mon corps, seulement j’ai peur des dégâts que cette colère pourrait provoquer. Comme je n’ai pas l’habitude de me mettre en colère, je ne sais pas au juste ce qui va sortir. Mon corps va peut-être avoir envie de taper n’importe quel idiot dans la rue. Le premier venu, ou alors ma femme, pour une raison que j’ignore mais que mon corps, lui, ne semble pas ignorer. Bref, je suis inquiet et embêté. Que faire de cette colère qui gronde avec l’envie de cogner. Pendant longtemps, j’ai pris un marteau pour enfoncer des clous dans du bois. Ma maison, qui est en partie en bois, a ainsi, par endroits, des milliers de clous qui témoignent de colères anciennes.

Aujourd’hui, je prends une balle et je la frappe contre un mur avec une raquette. Parfois la balle éclate, d’autres fois, le cordage de la raquette explose… le mur lui, malgré les coups, n’a jamais rien, pas une égratignure. Il encaisse tout sans dire un mot. Pourtant je le pousse à bout : je tape de plus en plus fort mais lui, avec un calme impressionnant, me renvoie invariablement la balle en s’adaptant parfaitement à ma frappe. Quand je le tape doucement, il me renvoie la balle doucement. Quand au contraire, excédé, je tape un grand coup, lui me la renvoie avec vigueur. Ce mur du silence est, en fait, très à l’écoute des progrès de ma colère. C’est pourquoi finalement, j’y suis très attaché. Plus je bats le mur, plus il est lui-même capable de me battre. Plus j’ai la haine du mur lorsque je le frappe, une haine lamentable, plus lui, sans lamentation aucune, me remet la balle avec une ténacité qui force le respect. Il arrive effectivement un moment – au bout d’une heure ou deux - où face à ce pauvre mur et aux mauvais traitements que je lui inflige, je finis par avoir honte de mon comportement. Un tel silence impressionne. Pas une lamentation. Il reste très réservé et me renvoie toujours à moi-même. Je lui dis : Tiens, es-tu capable de reprendre cette foutue balle ? » « Et vous ? » « Quand auras-tu fini de m’énerver, sale mur? » « Et vous ? » « Es-tu donc de pierre face à ma colère ? » « Et vous ? » Vous avez remarqué sa distanciation : son vouvoiement face à mon tutoiement ? La sobriété de ses réponses. Je ne peux m’empêcher secrètement d’avoir de l’admiration devant autant de tenue. Il se tient toujours parfaitement droit alors qu’au bout d’une heure ou deux je suis voûté de fatigue, je jette l’éponge. J’ai voulu battre le mur mais c’est lui qui m’a battu. Et invariablement c’est lui. Je suis obligé de puiser mes ultimes  forces tant il me pousse dans mes derniers retranchements. Vraiment il est fort ! Et je constate aussi qu’une fois battue et complètement battue, la colère qui grondait dans mon corps est sortie faire un tour ailleurs… Je suis alors très reconnaissant à mon mur. Avec si peu de mots « Et vous ? » me guérir d’un mal si redoutable. Plus je rencontre la colère et plus je suis obligé d’aller visiter le mur. Pas moyen d’y échapper. Evidemment à force de le visiter, je finis par également hisser mon niveau de jeu. Il y a quelques temps, il y avait des balles que j’étais incapable de lui renvoyer, pris au dépourvu, il fallait que je courre dans tous les sens… alors, je me lamentais devant mon mur. Je le priais de ne pas m’envoyer la balle avec autant de force. Seulement, lui, doit avoir des principes éthiques et thérapeutiques que j’ignore. Mon mur est dur, il ne se laisse pas attendrir comme ça. Bien au contraire ! Plus je suis dur avec lui plus il est dur avec moi. C’est son éthique personnelle.

Quand je rentre défait, ma femme, comprenant vaguement ce qui s’est passé, me dit : « Pourquoi tu lui en veux tant  à ce pauvre mur ? »
« Je ne lui en veux pas. Bien au contraire, ce mur libère mon corps d’une colère qui y était bloquée. Ce mur aussi a le grand avantage d’être toujours là quand j’ai besoin de lui. » « Regarde toi ! A force de frapper comme un dément, tu es tout défait. Tu parles d’une victoire!»
« On dira ce qu’on voudra, être mis au pied du mur, parfois, ça fait du bien. »

Mais tous les murs ne sont pas aussi résistants. Je me souviens qu’il y a des années, entre ma future femme et moi, il y avait un mur d’incompréhension. Celui là s’est finalement désagrégé et a fini par s’écrouler. Depuis c’est l’amour sans entrave, sans limite.

Un amour comme je vous le souhaite, cher ami
Bien amicalement
Lucco

(Les « Lettres de Lucco » de Luc Hazebrouck)

Par Mots migrateurs
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Vendredi 9 novembre 2007

Cher ami,

Ecoutez, j’ai des doutes sur qui je suis. Récemment, j’ai eu des preuves que je n’étais pas moi. Je m’inquiète. Je suis dans la rue et je crois marcher au hasard et en toute liberté quand peu à peu mes pas me guident vers un grand magasin que je déteste. Impossible de résister, je suis mené par le bout du nez, comme par un fil, une fois que j’y suis entré. Je veux sortir mais le fil qui me dirige est très tendu, tendu vers un achat que je n’aurais jamais fait. Une sorbetière. Je me retrouve en pleine rue, avec cette volumineuse sorbetière familiale sous le bras. Qu’est-ce que je vais en faire en plein hiver ? Même ma femme, qui a pourtant les idées larges, n’en voudra pas. Je vois bien que parfois je ne m’appartiens pas. Une autre fois, sans savoir pourquoi, je vais dans une librairie. Pourtant, je m’étais promis de ne plus pénétrer du tout dans ce lieu de perdition. Ma maison est déjà pleine à craquer de livres. Seulement, ça été plus fort que moi, au bout de dix minutes, je me suis retrouvé dans la rue avec une dizaine de livres sous le bras. La lecture est une drogue dure. Que faire dans ces conditions ? Ne pensez-vous pas que nous sommes rarement libres de nos actions. Nous croyons l’être mais, en fait, le plus souvent, des fils invisibles dirigent nos existences.

J’ai demandé l’aide de ma femme : « Dis, tu ne pourrais pas, avant que je sorte, couper systématiquement tous les fils qui se trouvent tout autour de moi. » Naturellement, pour me faire plaisir, elle m’a fait une coupe rase tout autour de mon enveloppe corporelle. D’ailleurs, il ne me reste plus beaucoup de cheveux… mon veston et mon pantalon ne tiennent plus que par un fil. Elle a fait ce qu’elle a pu : elle a coupé tout ce qui était visible et très consciencieusement. Je n’aurais pas fait mieux. Seulement en sortant, j’ai compris qu’elle n’avait pas fait assez : le fil qui me tient est invisible. Il ne suffit donc pas de couper au petit bonheur la chance. Il faut couper le bon fil.

Maintenant, à chaque fois que je sors dans la rue, j’ai dans la poche des gros ciseaux. Et dès que je me sens tiré, ne serait-ce qu’un tout petit peu vers la droite ou vers la gauche dans une rue commerçante, je sors mon instrument, je fais de grands gestes et je cisaille tout ce qui bouge ou semble bouger. Chez moi aussi je fais de même, par exemple, lors de réunions de famille de nombreux fils invisibles nous relient les uns aux autres. Je me sens comme une mouche prise dans une toile d’araignée. Par exemple, avec ma mère, il y en a tellement que je ne sais plus où il faut couper.… Résultat, je blesse souvent mon entourage et aussi des étrangers dans la foule, sans parvenir à me débarrasser de ces fils malheureux qui gouvernent ma vie contre moi.

Voyant la faible efficacité et la dangerosité de mes manières, j’ai décidé, plusieurs fois par semaine, d’effectuer des séances d’observations très intenses sur  mon comportement intime, comportement qui, jour après jour, ne cesse de m’étonner. Je m’enferme donc dans une chambre débarrassée de tous ses meubles, afin de ne pas les abîmer inutilement et je demande à ma femme de ne surtout pas ouvrir la porte afin de ne pas être blessée. Et là, dans le silence et le noir, dans le calme et la concentration je m’observe longuement pendant des heures. Là, j’entrevois les fils qui dans la vie quotidienne paraissent si invisibles et un à un je les coupe. Evidemment cette opération n’est pas sans risque. Je le sais à mes dépens. Vous croyez couper un fil et vous plantez malencontreusement les ciseaux dans votre chair. C’est ainsi que je me suis souvent blessé au sortir de ces curieuses séances. Des flots de sang pour un malheureux petit fil de rien du tout. Parfois, c’est à se demander si la liberté acquise en vaut vraiment la peine. Seulement, je perçois au bout du compte que j’ai gagné en mouvements possibles dans ma vie quotidienne, ce qui est tout de même, vous en conviendrez, fort appréciable. J’ai aujourd’hui un corps pouvant s’épanouir davantage dans son espace. Si je veux, je peux faire les pieds au mur ou marcher sur la tête ou faire des sauts périlleux sans m’occuper de ces fils invisibles contraignants. D’ailleurs, depuis que j’ai gagné cette nouvelle liberté de mouvement, je veux la faire partager à d’autres, mais il faut l’avouer avec des succès peu probants.
*
Ainsi récemment ma femme et moi, nous sommes allés voir un spectacle. Un spectacle de marionnettes. Quand j’ai vu, sur scène, ces pauvres créatures tenues par des fils agir comme si elles étaient libres alors qu’elles ne l’étaient pas, mon sang n’a fait qu’un tour ! J’ai bondi, ciseaux en main, pour, tous les couper. Je pensais qu’on allait me remercier, même si ma femme m’avait averti que j’étais en train de commettre une erreur. Je pensais, moi, que je faisais bien. Seulement, le marionnettiste ne l’a pas entendu de cette oreille : j’ai été éjecté du théâtre, manu militari. Il s’en est d’ailleurs fallu d’un fil, que je passe de vie à trépas.  Ma femme m’a ensuite rejoint et nous sommes rentrés silencieusement chez nous, en suivant chacun le fil de nos pensées… Je me demande si, insidieusement, elle ne me préférait pas avant.
Qu’en pensez-vous ? Ne me répondez pas, je sais, ô combien, qu’il est difficile de dénouer le nœud de nos existences…
Bien amicalement.       Lucco.

"Lettre de Lucco" - Collection "femme de Lucco" de Luc Hazebrouck

Par Luc Hazebrouck
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Samedi 20 octobre 2007

Cher ami,

   Nous n’avons pas tous le même corps. Je l’ai maintes fois constaté. Par exemple moi, j’ai un corps atmosphérique. Quand à l’extérieur il gèle, je deviens un bloc de glace. Quand il fait beau et chaud, je deviens un superbe lac. J’avoue que le plus difficile n’est pas lors de ces deux moments, c’est lorsque le temps change constamment. Mon corps atmosphérique, lui, est obligé de suivre tant bien que mal le mouvement des cumulo-nimbus … Je deviens alors tout pâteux, tout glaiseux. Un mic-mac difficile à dépeindre !

 Quand ce schéma se dessine, je réagis.  En effet, il est dangereux de s’enliser dans les marécages de son corps glaiseux. Vous finissez par ne plus ressembler à un être humain normalement constitué. Ou plutôt vous êtes encore humain mais votre constitution ne répond plus à aucune norme.

  Aujourd’hui, par exemple, ma femme m’a dit : « Attention, ta bouche est en train de glisser vers les pieds, il faudrait que tu la remontes. » Effectivement elle avait raison, en regardant mes pieds qui étaient devenus liquides - j’ai vu ma bouche vaguement encore solide qui baillait d’ennui et qui s’étirait dans tous les sens, tout en flottant.  J’ai donc essayé de la tirer de là pour la remettre à sa place, mais à chaque fois que je la remettais au bon endroit… elle se mettait de nouveau à glisser, lentement, insidieusement vers le bas. J’en suis resté bouche bée. Ma femme comprenait ce qui était en train de se produire. Elle voyait parfaitement bien que je n’étais plus en état de lui répondre. Elle est donc allée chercher notre caisse de bricolage et elle est allée chercher aussi ma bouche pour la clouer à même mon visage. Comme le clou ne suffisait pas, elle a pris l’agrafeuse clac, clac. Des agrafes un peu partout… « C’est mieux comme ça, m’a-t-elle demandé ? » J’étais bouche cousue, j’ai donc fait un signe d’impuissance et vlan ! Les bras m’en sont tombés. Vite, elle s’est munie de la perceuse- visseuse électrique pour  me revisser tout ça. Le danger avec cet engin - contrairement au tournevis classique – c’est que l’on ne connaît plus ses forces. Elle m’a tellement bien vissé les bras aux épaules que je ne peux plus les bouger. J’ai les bras liés. Voilà donc le tableau pour  garder forme humaine : elle a cloué par-ci, vissé par là ; scié des parties de corps qui étaient des excroissances inconnues par rapport au montage initial ; épongé ce qui était devenu liquide et mis l’ensemble de mon état pâteux dans une caisse hermétique. C’est ainsi que je suis devenu pour toute la soirée un homme-boîte. Ensuite, elle s’est assise fatiguée, il faut dire qu’elle avait beaucoup travaillé, et a regardé la météo à la télévision, pour savoir à quel moment de la semaine elle aurait, pour elle, un homme nouveau. 

  Evidemment je comprends que cela l’exténue. Il est assez fastidieux, d’avoir continuellement à revisser quotidiennement le corps de son époux lorsqu’on n’a pas une attirance particulière pour le bricolage. Par ailleurs, vivre avec un homme-boîte au beau milieu de la cuisine n’est pas non plus très pratique. C’est pourquoi nous avons convenu qu’elle pouvait, étant donné le dérangement occasionné, me ranger dans un coin de la pièce, par exemple à côté de l’armoire où se trouvent les assiettes et les couverts, en attendant le changement de temps favorable…
 Je profite justement d’une météo propice pour finir de vous écrire cette lettre.  

Bien amicalement
        Lucco

Luc Hazebourck "lettre de Lucco" dans la collection "La femme de Lucco"

Par Luc Hazebrouck
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