Qui sommes-nous ?

Association Mots Migrateurs


L'association comprend aujourd'hui une trentaine de membres.


Collectif d’écrivains en Val d’Oise, ouvert à toute personne ayant un projet d’écriture : roman, recueil de nouvelles, pièce de théâtre, livre d’artistes, etc...

Une association à partager.

L’association Mots Migrateurs a pour objectifs de permettre à des écrivains, des auteurs de se rencontrer régulièrement, de faire connaître la littérature et l’écriture sous toutes ses formes, de mener toute action visant à promouvoir les écrits ou travaux littéraires de ses membres actifs, de faire vivre l’écriture contemporaine autrement.


mots.migrateurs@club-internet.fr .

www.motsmigrateurs.fr

 
Dimanche 23 mars 2008

Il l’aime.
Elle ne l’aime plus.
Il pleure, il s’accroche, il se lamente.
Maintenant qu’elle a pris sa décision, elle ne reviendra plus en arrière. Treize années de mariage, quelques unes de bonheur, une routine dangereuse, une lassitude, une envie d’autre chose.
Il ne comprend pas. Sans elle, il n’est rien. Il ne veut pas entendre ses raisons.
Pourtant, depuis deux années, elle va mal. Elle a essayé d’attirer son attention, elle a essayé de lui parler. Elle a même tenté de l’aimer encore en jetant par dessus son épaule ses doutes.
Elle a pensé que c’était une mauvaise passe, que l’amour reviendrait.
Elle a tellement culpabilisé.
Il la soupçonne d’avoir rencontré quelqu’un d’autre, sinon pourquoi le quitterait-elle ?
Elle lui assure que non. Comment lui expliquer qu’un jour on peut arrêter d’aimer. Qu’un jour toutes les petites manies que l’on trouvait attendrissantes deviennent énervantes, au point de ne plus les supporter !
Peut-elle continuer à mentir, à se mentir, à leur mentir, au risque de se perdre ?
Alors un jour elle s’est décidée. Elle continuerait sa route sans lui.
Sa fierté masculine en prend un coup. Etre quitté pour un autre aurait été finalement plus facile à admettre. Il aurait pu jouer au mari éploré et trompé par une épouse indigne.
Après l’apitoiement, il sort les griffes.
Il l’accuse de tous les maux.
Elle tient le coup. Elle ne veut pas être une de ces femmes qui subissent, de celles qui préfèrent mettre leur cœur en sourdine…
Et leurs deux filles, elle y pense ? Comment compte t-elle s’y prendre pour leur annoncer la nouvelle ?
Elle ne pense qu’à ça, qu’à préserver ses filles.
Elle sait qu’elle subira leurs assauts de jeunes filles en pleine crise d’adolescence.
Elle ne se facilite pas la tâche, pourtant, elle résiste.
Il supplie à nouveau, il pleure encore.
Il ne veut pas se retrouver seul, et en même temps il ne souhaite pas la garde de leurs filles : elles sont si difficiles en ce moment.
Après tout, c’est elle qui veut tout foutre en l’air, alors, qu’elle assume…
Commence la bataille judiciaire.
La famille, les amis y vont de leurs commentaires.
Souvent incomprise, montrée du doigt, elle a néanmoins le soutien de celles qui n’ont pas osé franchir le cap, et qui persévèrent dans une vie qui ne leur convient plus.
Ils ont l’intelligence de préserver leurs filles. Ils s’accordent au moins là-dessus.
Il n’a pas voulu voir que leur couple n’avait plus de sens.
C’est elle qui a pris les devants, c’est elle qui a pris tous les coups…
Ils sont officiellement séparés.
Elle est épuisée. Au milieu de son tumulte intérieur elle cherche à se reconstruire.
Un jour, peut-être, elle aimera à nouveau… Peut-être…
Déjà il vole vers d’autres bras, pour un peu il lui dirait merci…

Marie-Laure BIGAND
Texte écrit pour » la soirée au féminin », animée par l’association « Mots Migrateurs », en partenariat avec la Maison des Femmes de Cergy, et en écho à la journée Internationale des Femmes.

 

Marie-Laure BIGAND

Texte écrit pour » la soirée au féminin » du 18/03/08, animée par l’association « Mots Migrateurs », en partenariat avec la Maison des Femmes de Cergy, et en écho à la journée Internationale des Femmes.

 

par Mots migrateurs publié dans : Nouvelle
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Vendredi 11 janvier 2008

2008    -    Nœud de Moebius au mouchoir de la nuit,

                  le huit frappe à l’huis de nos vies,

                  nombre doublant le zéro à l’infini

                  avec son galbe féminin d’instrument d’harmonie.

 

2008    -    On ne fume plus dans les bars.

                  Quelqu’un a mis son âme en vente sur EBay,

                  mise à prix : un million de dollars…

                  Les enchères ont commencé – êtes-vous intéressé ?

 

2008    -    Il fait jour chez les Inuits

                  Il fait noir chez les bonzes de Birmanie.

                  On souhaite toujours la paix sur la terre

                  mais jamais, jamais la fin des militaires.

 

2008    -    Adieu vœux vaches, cochons, ampoulés !

                  Inutile de nous promettre la lune, on ne voit que le doigt !

                  Ce qu’on attend de ceux qu’on aime, c’est la sincérité.

                  On veut d’un monde où l’Amour serait Loi.

 

2008    -    Si le monde finit l’an meilleur qu’il fut au premier janvier,

                 on pourra dire d’huit que ce fut une bonne cuvée.

                 Aussi je vous souhaite de la passer en douceur

                 et en art-monie avec tous nos amis des Mots Migrateurs.

             

 

… et n'oubliez pas que ce qui éloigne le plus les humains du bonheur,

c’est l’idée qu’ils s’en font.

 

 

Amies et amis, bonne année à tou(te)s !
Jean Gennaro
                 

par V. Gabralga publié dans : Nouvelle
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Dimanche 2 décembre 2007

Il était une fois, dans une maison ultramoderne,  un petit garçon,  triste,  soucieux, angoissé et tremblant de peur au moindre petit bruit.

Ses parents travaillaient tous les deux et ils confiaient sa garde à une nourrice peu scrupuleuse. Elle l’installait du matin au soir devant une télévision dernier cri,  immense, écran plat, au doux son agressif « dolby ».

L’enfant, qui portait le prénom chevaleresque d’Arthur, regardait n’importe quel programme  parvenant à ses yeux. Il se cachait au moindre cri, goutte de sang ou robot monstrueux. Ses nuits étaient peuplées de gigantesques dragons et de cauchemars à répétition. Ses parents, inquiets, dormaient très peu, mais ne soupçonnaient pas les raisons de ces rêves terrifiants.

Un jour, il vit, tout à fait par hasard, un film fantastique sur la planète et ses habitants en danger : « Un Jour sur Terre ».

Il  sentit comme une petite transformation à l’intérieur de son cœur !

Il faut dire qu’un nuage rose prénommé : Cirrus, était passé, ces jours derniers, au dessus de la maison et avait ressentit la détresse et la solitude d’Arthur.

Ce jour-là, le nuage décida de s’infiltrer dans la demeure en profitant d’un courant d’air opportun et changea le programme télévisuel.

Il s’était entortillé autour de l’enfant afin de lui constituer un petit nid douillet, chaud et protecteur.

Tous deux regardèrent avec recueillement le film quand tout à coup, aux dernières images, tel un vaillant chevalier de la Table Ronde, Arthur se dressa sur le canapé, brandissant sa peluche préférée, en hurlant : «  Je vais le sauver ! »Il s’agissait d’un ours polaire en mauvaise posture sur une banquise agonisante.

La nourrice accourut, dans le salon, affolée aux cris du bambin, plutôt tranquille d’habitude pour constater sa disparition mystérieuse.

Cirrus avait pris Arthur sur ses moutonnements célestes et tous deux étaient  partis en direction de la mer.

Ils embarquèrent sur le navire de « Pirate des Caraïbes » et se dirigèrent vers le grand nord.

Arrivés sur une banquise s’effilochant en lambeaux, ils découvrirent l’ours polaire en train de se noyer, à bout de force, ne retrouvant pas de glace ferme à se mettre sous les pattes.

Le nuage se transforma en corde et s’entortilla dans la toison neigeuse.

Le garçon fixa l’autre bout au bateau et se mit à pagayer vers un point lumineux, au loin, sur la terre gelée, peut-être un village, un phare, la balise d’une base de recherche ?

L’ours, épuisé, se laissait entraîner. Il n’avait plus aucune force pour réagir et se débattre. Résigné, il attendait la mort, quand tout à coup,  son museau heurta quelque chose de dur. Il souleva péniblement ses paupières et vit enfin ce qu’il cherchait depuis de longues heures.

Il rassembla ses dernières forces, réconforté par les douces paroles  d’Arthur et tiré par Cirrus, il mit ses grosses pattes sur un rocher et l’escalada !

Assis sur le bord de l’eau, de grosses larmes de fatigue et de reconnaissance perlaient aux yeux du mammifère.

L’enfant et le nuage reprirent le chemin de la maison, en envoyant des adieux à l’ours et disparurent dans la brume hivernale.

Arthur se retrouva, allongé sur le canapé de chez ses parents,  lové  dans une grosse couette duveteuse. Sa nourrice était près de lui. La télévision était éteinte. Une douce chaleur envahissait la pièce.

Au dehors, un épais brouillard rose encerclait la maison et commençait à s’effilocher.

Le bambin eut  un sourire de remerciement et d’adieu au nuage et bu le bon  chocolat fumant que sa nourrice éplorée lui apportait.

Il n’avait plus peur.

Il savait que sa nounou avait eu très peur de sa disparition et qu’elle ne le laisserait plus seul ni devant la télé, ni ailleurs.

Il savait également que quand il serait grand, il se battrait pour sauver la planète et les animaux menacés de disparition.

Il savait encore, qu’au retour de ses parents, il ne dénoncerait pas sa nourrice et ne parlerait pas de son voyage, mais il les inciterait à économiser l’eau, le chauffage…Comme il l’entendait fréquemment à la télévision !

 

Conte écrit par Joëlle Altazin suite à l'atelier d'écriture "mots migrateurs" où l'étude du conte était au programme...

par Joëlle Altazin publié dans : Nouvelle
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Lundi 5 novembre 2007

Je suis assise sur un muret, face à la mer. Je me détends en fumant une cigarette. L’hôtel est luxueux, la chambre cosy. Et la mer est comme partout, inlassable, superbe, magnétique, éternelle. Seulement là, elle lèche les flancs de Beyrouth. Toujours les mêmes palmiers, les mêmes grands hôtels blancs et impeccables, les collines habitées qui plongent dans l’eau, parsemées de cristaux de lumière, les rendant presque irréelles. Seulement derrière, dessus, il y a les immeubles béants, les routes éventrées, les quartiers vrillés. C’était à feu et à sang, il y a si peu. Les Libanais sont toujours aussi enrobés, entreprenants, sympathiques. Leurs yeux revivent. Une brise marine me caresse les épaules. La piscine turquoise est éclairée dans la nuit, les vagues se déroulent imperturbables et apaisantes, avec leur frange cotonneuse d’écume blanche. Un cocktail chic, lumière tamisée, se tient dans les jardins de l’hôtel. Petite musique.
Tout rutile, et derrière, juste derrière, musulmans et Chrétiens s’égorgent encore, au nom de Dieu ! … Incohérence du temps, insoutenable légèreté de la vie, partout. Quand on se promène en Alsace à déguster le petit Gewürztraminer fruité à souhait, on marche là où les corps des Poilus ont jonché le sol, à y pourrir en tas. Nos grands-pères, nos arrières grands-pères ! … Que tout cela est violent, obnubilant, indécent, équivoque, obscène… Et terriblement instruisant aussi. Oui, la vie, c’est aujourd’hui, pas hier, pas demain, pas tout à l’heure. Fragilité de l’instant. Ne pas se laisser happer. Supprimer la touche « rewind » dans ma tête. Juste une pensée, une acceptation, un regard tendre sur ce songe éveillé, de leur présence toujours – à jamais – sensible, comme une vibrante matérialisation d’hologramme. Oui cela a été, oui je le ressens profondément. Mais, ne pas laisser les morts hanter les vivants. Ils sont bienveillants avec nous. Ils ne nous meurtrissent pas. Nous nous meurtrissons tout seuls. Alors juste leur envoyer un clin d’œil, un sourire, une pensée d’amour, tout simplement. Oui, je me rappelle, oui, je suis reliée à vous et je vous salue bien bas.

Marie Stéphane Vaugien.

par Marie Stéphane Vaugien publié dans : Nouvelle
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Samedi 13 octobre 2007

LE VENTRE

TOI, MON VENTRE, ON T’A OUVERT POUR FOUILLER DANS MON CORPS,
ON T’A RECOUSU SANS FAIRE DE DENTELLE
ET T’AS SOUFFERT QUAND MOI JE RIAIS
T'AVAIS BESOIN DE REPOS QUAND MOI JE VOULAIS COURIR DEHORS
T’AVAIS RIEN DEMANDE ET PUIS T ‘A OUBLIE
ET MOI JE T’AI CACHE POUR QU’ON ME FICHE LA PAIX.


LES SEINS

A MON SEIN PETIT BEBE
TU T’ACCROCHAIS, TU T’ENDORMAIS
JUSQU'A 3 ANS, TU AS TETE
J’EN AI ENCORE MAIS T’AS GRANDI
TU TE SOUVIENS ET MOI AUSSI.
PETIT BEBE, PETITE FILLE
PETIT BOUT DE FEMME, QUAND TU T’HABILLES
DANS TES BRASSIERES, Y A PAS DE SEINS
DANS LES BONNETS, TU METS DES BILLES
POUR VOIR COMMENT CE SERA DEMAIN.

Michèle SAVINI

Ces textes ont été réalisés dans le cadre de l'atelier d'écriture animé par Paula Gonçalves à la maison des femmes au printemps 2007.

par V. Gabralga publié dans : Nouvelle
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Jeudi 31 mai 2007

   La statue sur la place publique, saviez-vous que c’était moi ? Je vois bien qu’il n’y a  plus rien à tirer de moi lorsque je deviens une statue de pierre lointaine. Petit à petit, à force de me durcir de l’intérieur, je ne ressens plus mon corps. Je n’ai plus de bouche pour sourire ou parler, je n’ai plus d’yeux, même plus de nez pour respirer. Est-ce encore vivant, un bloc de pierre ? Je me demande alors, à chaque fois, combien de temps ce blocage, dans le temps arrêté de la pierre, peut ainsi durer ? J’attends ; j’attends… ça n’en finit pas d’être ainsi dans le dur, loin de tout et de tous. Exilé dans un corps devenu monstrueux à force de devenir une pierre aussi dure : du granit ! Et pourquoi donc?

  Bien évidemment, comme je ne suis plus dans le mouvement des êtres, plus personne ne me voit quand je suis rendu à l’état de choses parmi les choses. Seulement moi, au fond, tout au fond, de la pierre, j’ai encore une conscience d’homme que personne ne peut entendre ni même voir. Alors je suis là, au milieu des statues de la place publique, devant tous et, en même temps, totalement inaperçu, sur mon piédestal. Pas un regard. Pas une compassion. Auriez-vous, vous-même, de la compassion pour de la pierre, même sculptée en statue ?

  Lorsque je sens que je vais devenir pierre, si ma femme me demande, comme je sais que je ne vais pas pouvoir lui parler à mon aise, je m’absente. Naturellement, à force de vivre avec moi, elle n’est pas dupe. Elle sait où me trouver, même si elle ne peut rien faire : il suffit qu’elle regarde les statues du parc tout proche de mon domicile. L’une d’elles… c’est moi. Quelle patience elle a ! Elle me voit. Me fait un signe de connivence. Auquel, évidemment, dans ma position, je ne réponds pas. Puis s’en va. J’avoue que dans ma détresse de pierre, savoir qu’elle est là et qu’elle attend simplement que je redevienne un être humain mouvant, a quelque chose de très réconfortant, lorsque je suis ainsi condamné à n’avoir qu’un cœur de pierre. Il y a au moins, dans cette ville, une personne charitable ne m’abandonnant pas dans mon état le plus pénible… 

  Quand je redeviens normal et que je vois une statue, j’ai du mal à imaginer que c’était moi. Parfois, je me demande aussi s’il n’y a pas un être humain qui se cache derrière… Un être que personne ne verrait, sauf moi, évidemment, à cause de l’expérience que vous savez. C’est troublant de ne pas être très sûr… C’est pourquoi, quand j’entre dans un jardin public, j’ai toujours un très grand respect pour les statues cachant peut-être des hommes dans mon genre… Je conçois bien que je ne suis pas d’un genre très réconfortant.

  « Viens dans mes bras ! » dit ma femme, avec une insouciance qui n’appartient qu’à elle. Mais avec quels bras voulez-vous que j’aille dans les siens ? J’ai déjà vu dans les musées tellement de statues antiques sans bras que j’ai peur qu’il m’arrive la même chose à cause des vicissitudes du temps.  Vous me voyez sans tête, sans jambes et sans bras : moi, réduit à un torse anonyme ! Un numéro dans un musée avec une étiquette dessus. « Trouvé, lors de fouilles archéologiques, dans les soubassements de l’immeuble où, croit-on savoir, a vécu un écrivain dont il ne nous reste plus rien aujourd’hui. » Et avec mon torse sans tête, comment voulez-vous que je leur réponde à ces archéologues aveugles qui me triturent dans tous les sens, sans rien comprendre de mon malheur intime ? Je suis la preuve de mon existence passée; je pourrais leur dire cela, si j’en avais encore la possibilité. J’ai peur des cimetières de sculptures antiques… Un monde fait d’oubli ! Vous voyez maintenant le rôle essentiel joué par ma femme : lorsque je suis à l’état de pierre, elle est encore là pour dire avec certitude… que je peux revenir d’un moment à l’autre, aussi vivant que n’importe qui… Mais il faut le dire, que ce n’est pas le cas de tout le monde !
j’ai vu par exemple de malheureux artistes qui cherchaient à me mimer sans imaginer les risques qu’ils prenaient. Certains, les pauvres, se sont figés à jamais dans leur numéro !


   L’état de statue est un curieux monde de silence assez impénétrable. Hélas, je ne le sais que trop ! Aussi, je vous demande d’agir pour le bien de toutes les statues honteusement maltraitées par les commissaires de la culture qui sévissent dans ce pays. Lorsque vous en voyez un en activité, n’hésitez pas, sortez votre révolver et tirez.    A l’avance merci. 

   Bien amicalement
Lucco, une statue en colère murée dans son silence.

 

Une nouvelle lettre de Lucco dans la collection "La femme de Lucco" de Luc Hazebrouck

par Luc Hazebrouck publié dans : Nouvelle
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Mardi 24 avril 2007

 - « Vos papiers ! » -
Cher ami,

    Tout en avançant, dans la difficile traversée de la vie qui est, comme vous le savez, pleines d’embûches multiples et de pièges sans nom, il m’arrive des choses inouïes : je me perds de vue et je deviens un autre que je ne connais pas.  Je ne suis plus le même qu’avant – ça ne vous arrive  jamais de ne pas savoir qui vous êtes ? – Depuis, je me cherche partout, dans tous les recoins imaginables, pour savoir qui j’étais avant, qui je suis maintenant… tout cela change à une telle vitesse. Vous vous voyez et quand vous vous voyez de nouveau, patatras ! vous êtes déjà un autre. Cela s’est passé sans crier gare. Vous croyez que vous vous êtes simplement égaré… Mais pas du tout… Vous avez changé de l’intérieur. C’est assez perturbant comme expérience. Vous vous endormez un tel et vous vous réveillez un autre. Au bout d’un moment, vous ne savez plus qui vous êtes. Vous allez de l’avant, à votre recherche. Vous essayez d’aller vite pour ne pas vous faire devancer par vous-même.

   Il faudrait toujours avoir sur soi un certain nombre de photos pour se souvenir de ce que l’on a été, afin de faire le lien entre hier et aujourd’hui. Mais si la police vous demande : « qui êtes-vous ? Vos papiers » et si avec la meilleure volonté du monde et pour répondre pleinement à la question, vous sortez, tout naturellement, de votre poche l’album de votre vie afin de laisser la police fouiller dans le fatras de  vos personnalités multiples et successives…  vous risquez de provoquer, malgré vous, un quiproquo fâcheux. En effet, si pour vous, vous êtes déjà une énigme, alors vous pensez  pour un autre, vous abordant sans rien savoir, c’est un défi impossible! Il n’est d’ailleurs pas sûr du tout que la police veuille voir de préférence votre dernière transformation. Peut-être que l’avant-dernière était plus avantageuse… Allez savoir !… Seulement, étant donné que vous êtes le jouet de ces transformations : il est impossible de revenir en arrière… ou seulement par votre album photo.

  Imaginez donc un policier, vous demandant naïvement vos papiers. S’il savait, il ne vous demanderait rien. Pauvre homme ! Il faut savoir qu’il existe des gens qui, lors d’une vie, ne connaissent pas ces problèmes d’identités fortuites et qui, toute leur vie, restent identifiables au premier regard ; dès qu’ils sortent du ventre de leur mère, on sait qui ils sont.  Par exemple, je connais hélas  trop bien, et personnellement, un policier né policier. Dans le ventre de sa mère il avait déjà dressé un procès verbal contre elle. Un destin tout tracé. D’autres sont nés – je ne l’ai pas vu de mes yeux, mais je le crois sur parole -  plume à la main écrivant déjà avec leur sang.  Comment ceux-là peuvent-ils donc comprendre les personnalités changeantes ? Même avec la meilleure volonté du monde, ils ne peuvent pas. Pour ceux qui n’ont qu’une tête depuis toujours, vous êtes, assurément,  un vrai casse tête.

    C’est pourquoi, vous en conviendrez, il est préférable ne pas se perdre de vue trop longtemps, sinon, gare aux mauvaises surprises ! Ainsi, vous pensez être plongeur des fonds marins, vous vous installez confortablement dans votre métier et déjà pousse sur votre tête  à vingt mille lieux sous les mers, une casquette de pilote de ligne ! Vous devez alors, précipitamment, ranger  vos accessoires –palmes tuba, bouteilles - et votre connaissance des poissons en eaux profondes pour vous hisser vers un élément inconnu : l’air, les oiseaux, les hautes altitudes, la stratosphère… Changement vertigineux !  Vous commencez à vous habituer à la cabine de pilotage que déjà, vous rédigez des notes à vos collaborateurs, pour une liquidation judiciaire de votre entreprise en faillite et que vous trouvez dans le tiroir personnel de votre cabine de pilotage, se transformant en bureau, un pistolet qui vous donne envie de vous supprimer.

 Convenez que vous vous suivez mal.

   Parfois, il est arrivé que l’on me dise : « Votre tête ne me revient pas. » Je réponds alors : « Je sais, à moi non plus, elle ne me revient pas. » Mon problème est que j’ai trop de têtes en stock et en devenir. Je sens donc bien que vouloir me couper la tête est impossible. Vous en coupez une et  immédiatement, une autre repousse ! Et ainsi de suite… à cause de mon côté hydre. Mais il y a tout de même une bonne chose dans tout ça : l’hercule qui me tuera n’est pas encore né.

  Si j’ai eu le tort de me perdre de vue depuis trop longtemps, je le sais immédiatement. Et je le sais également par les regards étonnés de mon entourage. L’avant-dernière fois que je me suis reconnu, j’étais devenu, par un jeu de circonstances complexes, un individu très riche ayant des racines profondes dans le Vexin français. Mais hélas ! rien n’est fixé, tout change ! La dernière fois, j’étais un homme, sans même une photo sur lui, encore moins un album ; un sans papier attendant dans une zone de transit. Quelle vie !  

  Je vous salue sans pouvoir signer de mon nouveau nom – que je ne connais pas encore – je vous salue sans pouvoir mettre un timbre sur l’enveloppe étant donné mes poches vides.
Il paraît que j’ai déchiré mes papiers d’identité, aucun souvenir.
 Seule certitude : le vent ne me les rapportera pas.

……x…….x……x……x……x…..x……..x……x……

Une nouvelle lettre (lettre de Luco) de Luc Hazebrouck

par Luc Hazebrouck publié dans : Nouvelle
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Mardi 13 février 2007

Cher ami,

  Voilà ce qui m’arrive : depuis quelques jours je n’arrivais pas à penser correctement et comme les ouvriers ont découvert un puits ancien dans notre jardin, un soir, je suis tombé dedans. Je ne sais pas pourquoi, mais dès que ce puits a été mis à jour, j’ai été irrésistiblement attiré par lui.

  Maintenant que je suis dedans… Je ne fais pas grand-chose pour en sortir… Je n’appelle pas au secours, je n’essaie pas de grimper contre les parois de pierre. Je me laisse choir au fond du puits. C’est un peu humide… de l’eau jusqu’au ras des fesses. Mais aucune envie de remonter. Enfin, pour le moment les choses sont ainsi. Je ne me presse pas, je me dis qu’un moment ou à un autre l’envie viendra de remonter. Voilà où j’en suis : je constate que l’envie se fait attendre. Pour l’instant, ma seule envie est de me recroqueviller au fond de ce trou… et d’y hiberner hiver comme été. Mon envie, au fond, est de ne plus être là pour personne. Sinon pour ma femme et vous cher ami. Je suis tombé dans un accès de mélancolie. Je le sais…

  Maintenant que j’ai trouvé ce trou. Je me dis que je le cherchais depuis longtemps à ras de terre, sans le trouver… parce que, dans notre environnement, à chaque fois qu’il y a un trou, on le rebouche immédiatement pour que personne ne tombe dedans. Tout le monde nous crie, lorsqu’on creuse un trou ou lorsque l’on en découvre un : « Attention ! » Vite, un panneau pour l’indiquer ; vite, des pelleteuses pour le reboucher. Personne ne s’occupe vraiment de ceux qui ont besoin de tomber dedans. Il est plus sain de tomber une bonne fois dans un trou plutôt que de se traîner lamentablement à la surface à la recherche de la moindre anfractuosité dans laquelle se glisser. Si vous saviez… comme ça fait du bien, de temps en temps, de se relâcher complètement pour atteindre enfin le fond ! Tous ces gens qui veulent à tout prix vous sortir de là, alors que vous n’êtes absolument pas prêt !

   Ma femme alerte une armée de pompiers pour me faire revenir... ; mais je sens bien que ce sera peine perdue de me remonter à la surface, si l’envie n’est pas là... D’ailleurs, la première chose que je ferai, quand tout le monde sera reparti, ce sera d’y retomber une nouvelle fois. C’est ça le problème, personne ne veut me laisser le temps… Ma femme me dit : « Accroche-toi ; les secours arrivent. » Je lui dis : « Surtout qu’ils ne se pressent pas. Il n’y a aucune urgence. » Et tous les voisins du village qui viennent voir « l’homme qui ne voulait pas sortir de son trou. » Et tous  qui me demandent un bon geste : « Allez reviens ! » Je leur dis « oui » quand ce sera le moment. « Et c’est quand ? » « Je sais pas. »

  J’ai été, un temps, l’attraction du village et des environs.  Mais, à part ma femme, les autres ont fini par se lasser…. On m’a lancé un journal de la région, afin que je voie que je faisais les gros titres. Un journaliste m’a expliqué que si je revenais dans… un jour ou deux,  il pourrait de nouveau faire un nouveau gros titre, au-delà je tomberais dans les oubliettes. Je lui ai répondu que j’y étais déjà tombées depuis longtemps personnellement. Et j’ai essayé de lui faire comprendre des choses qu’il ne voulait pas entendre… Au fond, il n’y a que ma femme qui croit encore en moi et qui, de temps en temps, me donne à manger au fond de mon trou et qui, avant de se coucher, vient me dire bonsoir aussi. Les autres c’est fini. D’ailleurs, elle leur dit ce que je ne sais pas moi-même : «… il reviendra ! » Evidemment ça m’encourage. Si elle pense ça, ça doit être vrai. J’ai une très grande confiance en son jugement. Même si, pour le moment, j’avoue que je ne vois pas le bout du tunnel qu’elle semble voir, elle. Je pense que, si je remonte, ce sera de nuit en catimini..  Mais qu’à la moindre défaillance… hop ! J’irai me réfugier au fond de mon trou. Moi je vois les choses comme ça, mais je peux me tromper…

  Si vous voulez tomber dans un trou, choisissez le bien. Dans son jardin c’est idéal. Certains sont tombés dans la rue au moment où l’on perçait le métro et ils se sont retrouvés avec la foule en mouvement des profondeurs… ça été terrible pour eux. Les trous très habités sont des pièges pour les loups solitaires comme nous.

  Bien amicalement

  Lucco

Texte écrit par Luc Hazebourck - Luc écrit actuellement la suite "des lettres de Lucco", qui s'intitulera "La femme de Lucco" et nous offre ici une première lettre.

par Luc Hazebrouck publié dans : Nouvelle
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Lundi 8 janvier 2007

Cette nuit, nous nous sommes présentés à minuit trente aux ateliers. Le chef avait sa tête des jours mal rasés, le champagne encore pétillant dans l’estomac : trop tendu le patron, pas bon pour nos affaires…
C’est Henri qui a parlé le premier :
- « J’ai fait mon tour. A la cité des Quatre Mains, même s’il n’y a plus beaucoup de réverbères qui fonctionnent, les poteaux d’éclairage sont toujours là. On pourrait sans problème y installer les …. »
Mais le chef l’a fait taire d’un geste de la main. On aurait dit qu’il était pas réveillé, qu’il luttait encore contre l’excès d’alcool. Il faut dire que c’était une drôle d’idée de fêter son départ en retraite – « son enterrement », comme il disait - un 31 décembre. Mais à André, on ne pouvait rien refuser. Après 46 ans de bons et loyaux services à la communauté, avec Gérard, le jardinier, le chef des Services techniques de la ville était le plus vieil employé municipal. Pas un seul élu de Cordillant qui puisse le battre à l’ancienneté. Faut dire que « DD », c’est comme cela que l’on surnomme le chef, nous a souvent parlé de ses débuts dans le métier, il n’avait pas 16 ans ; du temps de Monsieur Bonti, le Maire, un Communiste, un vrai, dans les années 60 ! C’était l’époque où, à l’entendre, il fallait tout faire à l’échelle. Il y avait pas de camion grue, pas de nacelle, pas de casque de sécurité…
Il m’fait rire le « DD ». Moi, en 1960, j’étais dans les langes !! Enfin bref, aucun conseiller municipal, même pas Madame le Maire – qui lui a remis la médaille du travail tout à l’heure – ne s’est opposé à cette excentricité. Nous, bien sûr, avec les gars du syndicat, on a tous hurlé « au loup ! » à l’idée de passer notre réveillon à fêter le départ du « vieux con ». Déjà que nous avons les astreintes le week-end et une nuit par semaine, là, c’était aller un peu fort tout de même.
Mais « DD » nous a tous convoqués quelques jours plus tard, ici même aux ateliers, soit-disant pour nous présenter notre nouveau chef, et puis, en fait de nouveau chef, il s’est mis à nous raconter une drôle d’histoire… A la fin, on avait tous les larmes aux yeux et même Christian, le dur du syndicat, a pour une fois fermé sa gueule.
C’est pour cela qu’on est presque tous là ce soir, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier. Bien sûr, cela n’a pas été facile de trouver des excuses auprès de nos familles. Certains, comme Julien, ont dû même y renoncer, à cause de sa grand mère malade qu’il visite tous les ans au changement de numéro. Faut dire que la vieille est née le premier janvier, alors forcément !
André donne des ordres, peut-être ses derniers avant son départ officiel ce 3 janvier. Déjà les moteurs tournent. Les gars n’ont pas traîné pour enfiler leur tenue de travail et sauter dans les bahuts. On se croirait un matin de veille des élections quand tout le monde est sur le pont pour installer les 18 bureaux de vote de Cordillant. Pas ou peu de mots échangés, mais beaucoup de sourires aux lèvres. Presque tout le matériel roulant est de sortie, camions grue, ateliers mobiles des menuisiers et des serruriers, les fourgonnettes des électriciens, les plateaux des gars des Espaces Verts. Tout a été préparé depuis maintenant trois semaines. Nous nous sommes divisés en équipes pour intervenir dans les différents quartiers. La course contre la montre commence. Il faut que tout soit terminé avant 8 h demain matin. Avec Henri, Jacques, Djibouré et Tonio, nous avions en charge la rue commerçante de Cordillant. Une chance que le temps soit avec nous et que le thermomètre se maintienne quelques degrés au-dessus de zéro. Si cela avait été comme l’année dernière, nous n’aurions pu agir aussi vite sans prendre de grands risques…
A trois heures trente du matin, nous n’avions que 10 minutes de retard sur l’horaire prévu et, sur le parking du supermarché, notre lieu de ralliement, nous étions tous fiers d’avoir accompli la première partie de notre besogne. Il y eut bien quelques soucis dans l’équipe des « éboueurs », mais après tout, c’était normal. Pour eux, même bien encadrés, ce genre de grandes manœuvres relevait de l’improvisation !
Le café chaud et les croissants furent l’affaire de Gérôme, le gardien du gymnase des Tourelles. Mon Dieu que c’était bon ! Les plaisanteries fusaient. Le chef, totalement dégrisé, semblait vouloir dire merci dans chacune de ses poignées de main, au ton de ses consignes, à la nature de ses petites tapes amicales… Ses yeux brillaient comme des étoiles. Je ne sais encore maintenant, si c’était des larmes de joie ou de souffrance enfin libérée…

L’histoire de « DD » était banale. D’Italie, il était arrivé en région parisienne à l’âge de 10 ans avec ses parents, sa sœur et ses deux frères. Son père fut tout de suite embauché à l’usine automobile, sa mère faisait les ménages. On leur avait promis un logement de fonction. Après quelques mois de transit dans un bidonville sordide à Nanterre, ils se sont retrouvés entassés, comme des centaines d’autres familles ouvrières, dans un trois pièces aux Quatre Mains. Pour les parents d’André, c’était la réussite, l’eau courante, les sanitaires, l’électricité, le chauffage, mais pour lui…Quitter sa Lucchesia natale au climat si tempéré, au ciel presque toujours bleu, toute proche de la mer, pour trouver les matins gris et froids de Cordillant, laisser la ferme familiale à mi-chemin entre Lucques et Florence, nichée au milieu de merveilleux paysages riches de pinèdes, d'oliveraies et de châtaigneraies pour aboutir dans le béton sordide des Quatre Mains, trahir sa langue natale et se forcer à apprendre le Français alors que 20 langues différentes habitaient déjà les murs de la cité, trop, c’en était trop ! Pendant quatre années, le petit André s’est recroquevillé dans sa coquille de déraciné, passant de longues nuits à pleurer, avec le faible espoir que tout cela n’était qu’un mauvais rêve et que « demain, enfin ils repartiraient au pays… ».

La deuxième partie de la nuit fut plus pénible que la première. Bien sûr, la fatigue commençait à jouer sur les nerfs des équipes et nous avions besoin de toute notre conviction pour rester à l’œuvre, surtout que la température frôlait la catastrophe et qu’une brume givrante s’amusait à percer nos anoraks. Le plus dur fut de respecter scrupuleusement la consigne N° 1 : « faire le moins de bruit possible ». Des mécaniciens, des plombiers, des jardiniers, des menuisiers, …, vous savez, ils sont tous capables de faire des merveilles de leur dix doigts, même de vous improviser des scénarii de virtuosité, mais, travailler sans bruit ! Alors là, c’était vraiment leur demander la lune !… Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais nous avons tous été des génies. Même que Paul nous a passé vers 4 heures du matin un bon tuyau sur nos talkies-walkies : une astuce à lui pour fixer les pitons dans les murs à moindre décibels. Il y a pas à dire, il a mérité son titre de technicien supérieur en cours du soir au CNAM notre Paul. Un super pro ! Tout en m’activant sur ma nacelle, je repensais à l’histoire de notre chef, enfin chef seulement encore pour quelques heures.

A quinze ans, « DD » était sorti du trou d’autisme où il s’était fourré, notamment grâce à un nouveau copain rencontré à l’école. Aussi paumé et italien que lui, voisin des Quatre Mains, ils avaient ensemble reconstruit le monde, leur monde, pour mieux relever la tête et accepter leur sort. Une nouvelle vie pouvait commencer. André fit cette année-là des progrès remarquables en français – sans pouvoir néanmoins « masquer » son terrible accent du pays natal qu’il a d’ailleurs toujours aujourd’hui. Avec Giuliano, il réussit même à caracoler dans les 10 premières places de sa classe, ce qui leur valut un certain succès auprès des filles. Giuliano avait choisi Magdeleine, André fricotait déjà avec Nathalie qui deviendrait sa femme 5 ans plus tard. A 17 ans, ils participaient aux réunions de quartier du parti Communiste. Pour payer une robe ou un ciné à leurs conquêtes, ils faisaient des extras aux services techniques de la ville. Ils avaient retrouvé l’espoir, une ligne d’horizon sur l’avenir. Et puis, il y eut ce drame pour tout balayer, pour tout exploser, pour…

Sur les coups de 6 heures 30, « André » et « Jean », son second pour l’opération, appelèrent toutes les équipes une par une sur leur talkie pour savoir comment avançait la manœuvre. Nous étions éreintés mais l’humeur des troupes était excellente. Nous sûmes quelques jours plus tard que seule l’équipe des charpentiers avaient rencontré de vraies difficultés dans le quartier sud ; ils avaient dû créer de nombreux points d’ancrage sur les façades des bâtiments, ce qui ralentissait sérieusement leurs affaires, mais ils furent aidés en dernière heure par trois autres équipes qui avaient déjà terminé leur ouvrage.

Le 28 novembre 1957, c’était un jeudi de grand froid, Giuliano et André avaient été « réquisitionnés » par les services techniques de la ville pour donner un coup de main et placer les premières illuminations de Noël que connut Cordillant. Aujourd’hui, cela ne se pourrait plus. La législation du travail, sous la pression des p’tits gars du syndicat, a depuis longtemps interdit ce genre de recours à de la main d’œuvre extérieure locale et « saisonnière ».
Installer des illuminations, c’était pour DD et Giuliano une véritable aubaine. Tout d’abord, le jeudi ne leur faisait manquer aucun cours au lycée, et ensuite la journée continue de 7 h à 21 h était fort bien payée. Mon Dieu qu’ils étaient fiers, grimpés sur leur échelle, avec les 4 employés communaux de la voirie, pour fixer au travers de la rue commerçante les cadres aux ampoules multicolores ! André s’en souvient toujours, il y avait 13 cadres à placer sur la longueur de la rue ; en alternance deux séries de six – de même format rectangulaire, mais au motif différent (feuilles de houx ou rosaces) - et un dernier central en forme de flocon de neige. A la pause de midi, Magdeleine et Nathalie étaient venues leur apporter leur panier et leur avait réservé une petite surprise. C’était la première fois que les garçons goûtaient du pain d’épice ! Ils l’avaient d’ailleurs partagé tout de suite avec les employés municipaux et leurs compagnes.

A 8 heures moins cinq, tous les camions et les hommes étaient rentrés aux ateliers, mission accomplie. Sûr que cela allait jaser dans le pays mais pour « DD », ils seraient allés au bout du monde. En sortant des camions, on voyait bien que les gestes des gars étaient lourds de fatigue, les dos et les bras labourés de courbatures, les visages nettoyés par la sueur. Après la douche obligatoire et réparatrice, les habits de tous les jours retrouvés avec délice, le chef avait exprimé le souhait de nous dire un dernier petit mot dans le grand entrepôt. Et là ! Quel ne fut pas notre étonnement de voir presque toutes nos femmes et enfants réunis pour nous accueillir et nous souhaiter la Bonne Année : avec chocolats chauds et brioches, café et gâteaux… et même, rillettes, saucisses, pâtés, jambons et le petit coup de rouge. A travailler comme des fous toute la nuit, c’est vrai que nous n’avions même pas songé à nous « donner la bonne année » aux 12 coups de l’église Saint-Martial. Trop occupés que nous étions, faut dire. André nous a remerciés. Avec la larme à l’œil, le verre de café dans une main, une brioche tremblante dans l’autre, ils nous a simplement dit : « Vous êtes tous des chics types » et nous, on ne sait pas pourquoi, on a tous applaudi. Comme pour chasser toute cette tension de la nuit, cette consigne de silence, ce mauvais souvenir de « DD ». Aujourd’hui, on est tous d’accord pour dire que ce fut notre plus beau réveillon !

Giuliano était un fin siffleur et quand il bossait dur, il ne pouvait s’empêcher de faire ses bruits d’oiseau. Evidemment, ses airs préférés étaient des chants patriotiques que nous apprenions à la section du PC avant les grandes manifs. Ce n’était sans doute pas une bonne idée de chanter ces airs là sous les fenêtres des bourgeois du centre ville, mais de là à montrer tant de mépris pour des jeunes qui installent de belles lumières de fête dans votre quartier ! A deux, trois reprises, Giuliano fut prié de se taire. Ce fut d’abord le clerc de notaire qui sortit de son étude comme un diable d’une boîte à ressort, puis la femme du pharmacien qui ouvrit sa fenêtre pour crier au scandale… Mais Giuliano, qui était plutôt fier et pas du genre à se laisser influencer par la haute société, se mit à siffler de plus belle. André, et les gars de la voirie riaient. Ah ! Si seulement ils avaient su à ce moment là ? Tout est allé très vite. Alors que l’équipe posait le onzième cadre à hauteur du numéro 39 de la rue, la femme du médecin – faut dire qu’elle était particulièrement punaise celle-là – est sortie à sa fenêtre, juste au-dessus du chantier, avec un grand seau d’eau. Excédée par les chants patriotiques, elle voulut lancer sa flotte sur la tête de Giuliano. Dans sa colère et sa précipitation, sa main glissa. Le seau et son contenu volèrent ensemble sur la tête de Giuliano qui ne s’y attendait pas. En équilibre instable en haut de l’échelle, occupé à soutenir à bout de bras un cadre de 50 kilos, Giuliano fut déséquilibré et tomba de 3 m 50 de haut. André se précipita au chevet du corps de son ami, étendu inerte sur la chaussée. La femme du médecin poussa un cri horrible, les gens accoururent de toutes les boutiques voisines, sortirent des maisons. André en voyant son ami sans vie, la tête curieusement tournée, tremblait de tout ses membres en disant sans cesse « ce n’est pas vrai », « ce n’est pas vrai », « dites-moi que ce n’est pas vrai » ! Puis Giuliano ouvrit une dernière fois les yeux. Il murmurait quelque chose. André pencha son oreille à hauteur de sa bouche pour mieux l’entendre ; il s’écoula une minute, peut-être deux, puis tout fut terminé….

Aujourd’hui, ce 2 janvier 2007, tous les journaux locaux ne parlent que de ça. : « Cordillant : mystérieuse migration des décorations de Noël la nuit du Nouvel An ! », « 1er janvier 2007 illuminé à la cité des Quatre Mains à Cordillant  ! - les habitants du quartier Est en sont aussi étonnés que ravis… » Même Madame Solange Estimont, actuelle Maire de Cordillant, n’était pas au courant. Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, toutes les décorations lumineuses de la ville ont été démontées du centre ville, pour être installées dans les quartiers réputés difficiles ou excentrés de la commune. Les riverains interrogés ont bien déclaré avoir entendu des bruits d’engins et être étonnés de voir travailler les services municipaux la nuit du réveillon, mais ils étaient trop occupés à faire la fête.
Ce qui est sûr, c’est que les résidents des Quatre Mains, de la Croix Saint Charles, du Vieux Moulin et du Puits Massé ont eu la bonne surprise de découvrir hier soir leur quartier sous un éclairage de fête qu’ils n’avaient jamais connu. Les élus des quartiers concernés, bien que totalement impuissants à donner quelque explication rationnelle, sont ravis, les commerçants du centre-ville crient « au scandale ». Madame Solange Estimont a ordonné une enquête auprès de la Gendarmerie, mais sans vouloir nous en dire plus, elle nous affirmait ce matin avoir sa petite idée…

« DD » s’était penché sur l’oreille de Giuliano. Ce dernier lui avait fait promettre qu’un jour il y aurait aussi des décorations de Noël à la cité des Quatre Mains. Pour que le monde soit moins bête, pour que la vie ait un sens, pour que les jeunes de là-bas eux aussi participent à la fête, pour que son histoire ne soit pas oubliée, pour lui, pour Magdeleine et l’enfant qu’elle portait déjà dans son ventre… Un enfant qu’il lui demandait maintenant de protéger jusqu’à sa majorité. André avait promis, et quelques mois après son service militaire, il embauchait au garage de la commune.


Nouvelle écrite le 31 décembre 2006 par V.Gabralga – P. Raimbault

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Mardi 25 avril 2006

J’avais rencontré Sarah, que je n’avais pas revue depuis le temps de l’université. C’était déjà si loin ! Elle avait un peu vieilli, ce qui me fit penser que moi aussi. Pourtant bizarrement, en étudiant attardé, incapable d’entrer vraiment dans la vie, il me semblait que le vieillissement n’était pas une donnée de mon existence, non plus que celle de ma génération. J’avais quitté Sarah jeune fille. Elle s’était mariée et avait eu des enfants. Son mari s’était engagé dans l’armée, elle avait trouvé refuge à la campagne, en Normandie, pour ses enfants. Nous étions bouleversés par le présent et préférions parler du passé qui nous faisait chaud. Il était curieux de constater comment nous arrangions nos souvenirs et comment ni l’un ni l’autre ne cherchait à rétablir les faits dans leur exactitude. Nous nous perdions dans des réalités arrangées qui nous faisaient plaisir. On édulcorait les aspects troubles afin de se parler plus à l’aise, comme si nous avions scellé un pacte, avant de nous revoir. Il y avait de vieux secrets qu’il valait mieux ne pas réveiller, pour, pensions-nous, ne pas nous faire mal : ce que l’un et l’autre auraient dû faire et n’avaient pas fait, pour un tas de raisons inutiles à détailler. On se quitta content, comme si chacun avait puisé de la force dans des souvenirs joyeusement enjolivés. On promit de se téléphoner, mais nous en avions la conviction, il ne s’agissait là que d’un mensonge de plus. Valait mieux se quitter bons amis et feindre d’oublier qu’à un moment, nous aurions pu être bien davantage. A cela, évidemment, nulle allusion.

En la quittant, je m’aperçus qu’elle avait ravivé une blessure ancienne qui n’était pas prête de se refermer et je commençai à visionner le film de ce temps d’avant, me plongeant avec une délectation morbide dans l’instant qui avait tout gâché, et sur lequel il n’était plus possible de revenir. Chez moi dans le hall d’entrée, je pris connaissance d’une lettre me demandant de me présenter au régiment de l’armée de terre de Blois dans trois jours. Ainsi, le cauchemar persistait. Impossible d’en sortir d’un coup de baguette magique. Qu’allais-je faire avant cette date ? Je n’avais rien en vue, sinon, peut-être vaguement, une nouvelle envie de revoir Sarah, mais ce n’était pas vraiment envisageable. J’allais au cinéma revoir Le Plaisir de Max Ophuls sans comprendre que celui-ci me ramenait à l’époque de la cinémathèque à l’université de Paris III et que l’université me ramenait à Sarah.

Le lendemain, mes pas me conduisirent vers l’endroit où je l’avais rencontrée : boulevard Saint Honoré. Sarah souriante vint à moi. On s’extasia sur le très grand hasard et, comme si nous avions pensé toute la nuit à ce que nous allions nous raconter le lendemain, on trouva tout à coup mille sujets de conversation. Vint le moment où les sujets ne portant pas à conséquence se tarirent. Nous nous dévisageâmes et le silence de part et d’autre devint oppressant. J’avais envie de fuir, comme j’avais fui avant, peut-être mais, en même temps, une irrésistible attirance m’imposait de rester. Ce fut alors qu’elle posa la seule question véritablement gênante : celle que je refoulais toujours derrière d’autres. La question fusa et s’immobilisa devant moi en attente d’une réponse.

Extrait du livre de nouvelles intitulé «  CONFUSION et autres nouvelles sur la fin des temps » de Luc Hazebrouck chez Armiane Editions. Avec l’aimable autorisation de l’auteur.  

par Luc Hazebrouck publié dans : Nouvelle
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