Cette nuit, nous nous sommes présentés à minuit trente aux ateliers. Le chef avait sa tête des jours mal rasés, le champagne encore pétillant dans l’estomac : trop tendu le patron, pas bon pour nos affaires…
C’est Henri qui a parlé le premier :
- « J’ai fait mon tour. A la cité des Quatre Mains, même s’il n’y a plus beaucoup de réverbères qui fonctionnent, les poteaux d’éclairage sont toujours là. On pourrait sans problème y installer les …. »
Mais le chef l’a fait taire d’un geste de la main. On aurait dit qu’il était pas réveillé, qu’il luttait encore contre l’excès d’alcool. Il faut dire que c’était une drôle d’idée de fêter son départ en retraite – « son enterrement », comme il disait - un 31 décembre. Mais à André, on ne pouvait rien refuser. Après 46 ans de bons et loyaux services à la communauté, avec Gérard, le jardinier, le chef des Services techniques de la ville était le plus vieil employé municipal. Pas un seul élu de Cordillant qui puisse le battre à l’ancienneté. Faut dire que « DD », c’est comme cela que l’on surnomme le chef, nous a souvent parlé de ses débuts dans le métier, il n’avait pas 16 ans ; du temps de Monsieur Bonti, le Maire, un Communiste, un vrai, dans les années 60 ! C’était l’époque où, à l’entendre, il fallait tout faire à l’échelle. Il y avait pas de camion grue, pas de nacelle, pas de casque de sécurité…
Il m’fait rire le « DD ». Moi, en 1960, j’étais dans les langes !! Enfin bref, aucun conseiller municipal, même pas Madame le Maire – qui lui a remis la médaille du travail tout à l’heure – ne s’est opposé à cette excentricité. Nous, bien sûr, avec les gars du syndicat, on a tous hurlé « au loup ! » à l’idée de passer notre réveillon à fêter le départ du « vieux con ». Déjà que nous avons les astreintes le week-end et une nuit par semaine, là, c’était aller un peu fort tout de même.
Mais « DD » nous a tous convoqués quelques jours plus tard, ici même aux ateliers, soit-disant pour nous présenter notre nouveau chef, et puis, en fait de nouveau chef, il s’est mis à nous raconter une drôle d’histoire… A la fin, on avait tous les larmes aux yeux et même Christian, le dur du syndicat, a pour une fois fermé sa gueule.
C’est pour cela qu’on est presque tous là ce soir, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier. Bien sûr, cela n’a pas été facile de trouver des excuses auprès de nos familles. Certains, comme Julien, ont dû même y renoncer, à cause de sa grand mère malade qu’il visite tous les ans au changement de numéro. Faut dire que la vieille est née le premier janvier, alors forcément !
André donne des ordres, peut-être ses derniers avant son départ officiel ce 3 janvier. Déjà les moteurs tournent. Les gars n’ont pas traîné pour enfiler leur tenue de travail et sauter dans les bahuts. On se croirait un matin de veille des élections quand tout le monde est sur le pont pour installer les 18 bureaux de vote de Cordillant. Pas ou peu de mots échangés, mais beaucoup de sourires aux lèvres. Presque tout le matériel roulant est de sortie, camions grue, ateliers mobiles des menuisiers et des serruriers, les fourgonnettes des électriciens, les plateaux des gars des Espaces Verts. Tout a été préparé depuis maintenant trois semaines. Nous nous sommes divisés en équipes pour intervenir dans les différents quartiers. La course contre la montre commence. Il faut que tout soit terminé avant 8 h demain matin. Avec Henri, Jacques, Djibouré et Tonio, nous avions en charge la rue commerçante de Cordillant. Une chance que le temps soit avec nous et que le thermomètre se maintienne quelques degrés au-dessus de zéro. Si cela avait été comme l’année dernière, nous n’aurions pu agir aussi vite sans prendre de grands risques…
A trois heures trente du matin, nous n’avions que 10 minutes de retard sur l’horaire prévu et, sur le parking du supermarché, notre lieu de ralliement, nous étions tous fiers d’avoir accompli la première partie de notre besogne. Il y eut bien quelques soucis dans l’équipe des « éboueurs », mais après tout, c’était normal. Pour eux, même bien encadrés, ce genre de grandes manœuvres relevait de l’improvisation !
Le café chaud et les croissants furent l’affaire de Gérôme, le gardien du gymnase des Tourelles. Mon Dieu que c’était bon ! Les plaisanteries fusaient. Le chef, totalement dégrisé, semblait vouloir dire merci dans chacune de ses poignées de main, au ton de ses consignes, à la nature de ses petites tapes amicales… Ses yeux brillaient comme des étoiles. Je ne sais encore maintenant, si c’était des larmes de joie ou de souffrance enfin libérée…
L’histoire de « DD » était banale. D’Italie, il était arrivé en région parisienne à l’âge de 10 ans avec ses parents, sa sœur et ses deux frères. Son père fut tout de suite embauché à l’usine automobile, sa mère faisait les ménages. On leur avait promis un logement de fonction. Après quelques mois de transit dans un bidonville sordide à Nanterre, ils se sont retrouvés entassés, comme des centaines d’autres familles ouvrières, dans un trois pièces aux Quatre Mains. Pour les parents d’André, c’était la réussite, l’eau courante, les sanitaires, l’électricité, le chauffage, mais pour lui…Quitter sa Lucchesia natale au climat si tempéré, au ciel presque toujours bleu, toute proche de la mer, pour trouver les matins gris et froids de Cordillant, laisser la ferme familiale à mi-chemin entre Lucques et Florence, nichée au milieu de merveilleux paysages riches de pinèdes, d'oliveraies et de châtaigneraies pour aboutir dans le béton sordide des Quatre Mains, trahir sa langue natale et se forcer à apprendre le Français alors que 20 langues différentes habitaient déjà les murs de la cité, trop, c’en était trop ! Pendant quatre années, le petit André s’est recroquevillé dans sa coquille de déraciné, passant de longues nuits à pleurer, avec le faible espoir que tout cela n’était qu’un mauvais rêve et que « demain, enfin ils repartiraient au pays… ».
La deuxième partie de la nuit fut plus pénible que la première. Bien sûr, la fatigue commençait à jouer sur les nerfs des équipes et nous avions besoin de toute notre conviction pour rester à l’œuvre, surtout que la température frôlait la catastrophe et qu’une brume givrante s’amusait à percer nos anoraks. Le plus dur fut de respecter scrupuleusement la consigne N° 1 : « faire le moins de bruit possible ». Des mécaniciens, des plombiers, des jardiniers, des menuisiers, …, vous savez, ils sont tous capables de faire des merveilles de leur dix doigts, même de vous improviser des scénarii de virtuosité, mais, travailler sans bruit ! Alors là, c’était vraiment leur demander la lune !… Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais nous avons tous été des génies. Même que Paul nous a passé vers 4 heures du matin un bon tuyau sur nos talkies-walkies : une astuce à lui pour fixer les pitons dans les murs à moindre décibels. Il y a pas à dire, il a mérité son titre de technicien supérieur en cours du soir au CNAM notre Paul. Un super pro ! Tout en m’activant sur ma nacelle, je repensais à l’histoire de notre chef, enfin chef seulement encore pour quelques heures.
A quinze ans, « DD » était sorti du trou d’autisme où il s’était fourré, notamment grâce à un nouveau copain rencontré à l’école. Aussi paumé et italien que lui, voisin des Quatre Mains, ils avaient ensemble reconstruit le monde, leur monde, pour mieux relever la tête et accepter leur sort. Une nouvelle vie pouvait commencer. André fit cette année-là des progrès remarquables en français – sans pouvoir néanmoins « masquer » son terrible accent du pays natal qu’il a d’ailleurs toujours aujourd’hui. Avec Giuliano, il réussit même à caracoler dans les 10 premières places de sa classe, ce qui leur valut un certain succès auprès des filles. Giuliano avait choisi Magdeleine, André fricotait déjà avec Nathalie qui deviendrait sa femme 5 ans plus tard. A 17 ans, ils participaient aux réunions de quartier du parti Communiste. Pour payer une robe ou un ciné à leurs conquêtes, ils faisaient des extras aux services techniques de la ville. Ils avaient retrouvé l’espoir, une ligne d’horizon sur l’avenir. Et puis, il y eut ce drame pour tout balayer, pour tout exploser, pour…
Sur les coups de 6 heures 30, « André » et « Jean », son second pour l’opération, appelèrent toutes les équipes une par une sur leur talkie pour savoir comment avançait la manœuvre. Nous étions éreintés mais l’humeur des troupes était excellente. Nous sûmes quelques jours plus tard que seule l’équipe des charpentiers avaient rencontré de vraies difficultés dans le quartier sud ; ils avaient dû créer de nombreux points d’ancrage sur les façades des bâtiments, ce qui ralentissait sérieusement leurs affaires, mais ils furent aidés en dernière heure par trois autres équipes qui avaient déjà terminé leur ouvrage.
Le 28 novembre 1957, c’était un jeudi de grand froid, Giuliano et André avaient été « réquisitionnés » par les services techniques de la ville pour donner un coup de main et placer les premières illuminations de Noël que connut Cordillant. Aujourd’hui, cela ne se pourrait plus. La législation du travail, sous la pression des p’tits gars du syndicat, a depuis longtemps interdit ce genre de recours à de la main d’œuvre extérieure locale et « saisonnière ».
Installer des illuminations, c’était pour DD et Giuliano une véritable aubaine. Tout d’abord, le jeudi ne leur faisait manquer aucun cours au lycée, et ensuite la journée continue de 7 h à 21 h était fort bien payée. Mon Dieu qu’ils étaient fiers, grimpés sur leur échelle, avec les 4 employés communaux de la voirie, pour fixer au travers de la rue commerçante les cadres aux ampoules multicolores ! André s’en souvient toujours, il y avait 13 cadres à placer sur la longueur de la rue ; en alternance deux séries de six – de même format rectangulaire, mais au motif différent (feuilles de houx ou rosaces) - et un dernier central en forme de flocon de neige. A la pause de midi, Magdeleine et Nathalie étaient venues leur apporter leur panier et leur avait réservé une petite surprise. C’était la première fois que les garçons goûtaient du pain d’épice ! Ils l’avaient d’ailleurs partagé tout de suite avec les employés municipaux et leurs compagnes.
A 8 heures moins cinq, tous les camions et les hommes étaient rentrés aux ateliers, mission accomplie. Sûr que cela allait jaser dans le pays mais pour « DD », ils seraient allés au bout du monde. En sortant des camions, on voyait bien que les gestes des gars étaient lourds de fatigue, les dos et les bras labourés de courbatures, les visages nettoyés par la sueur. Après la douche obligatoire et réparatrice, les habits de tous les jours retrouvés avec délice, le chef avait exprimé le souhait de nous dire un dernier petit mot dans le grand entrepôt. Et là ! Quel ne fut pas notre étonnement de voir presque toutes nos femmes et enfants réunis pour nous accueillir et nous souhaiter la Bonne Année : avec chocolats chauds et brioches, café et gâteaux… et même, rillettes, saucisses, pâtés, jambons et le petit coup de rouge. A travailler comme des fous toute la nuit, c’est vrai que nous n’avions même pas songé à nous « donner la bonne année » aux 12 coups de l’église Saint-Martial. Trop occupés que nous étions, faut dire. André nous a remerciés. Avec la larme à l’œil, le verre de café dans une main, une brioche tremblante dans l’autre, ils nous a simplement dit : « Vous êtes tous des chics types » et nous, on ne sait pas pourquoi, on a tous applaudi. Comme pour chasser toute cette tension de la nuit, cette consigne de silence, ce mauvais souvenir de « DD ». Aujourd’hui, on est tous d’accord pour dire que ce fut notre plus beau réveillon !
Giuliano était un fin siffleur et quand il bossait dur, il ne pouvait s’empêcher de faire ses bruits d’oiseau. Evidemment, ses airs préférés étaient des chants patriotiques que nous apprenions à la section du PC avant les grandes manifs. Ce n’était sans doute pas une bonne idée de chanter ces airs là sous les fenêtres des bourgeois du centre ville, mais de là à montrer tant de mépris pour des jeunes qui installent de belles lumières de fête dans votre quartier ! A deux, trois reprises, Giuliano fut prié de se taire. Ce fut d’abord le clerc de notaire qui sortit de son étude comme un diable d’une boîte à ressort, puis la femme du pharmacien qui ouvrit sa fenêtre pour crier au scandale… Mais Giuliano, qui était plutôt fier et pas du genre à se laisser influencer par la haute société, se mit à siffler de plus belle. André, et les gars de la voirie riaient. Ah ! Si seulement ils avaient su à ce moment là ? Tout est allé très vite. Alors que l’équipe posait le onzième cadre à hauteur du numéro 39 de la rue, la femme du médecin – faut dire qu’elle était particulièrement punaise celle-là – est sortie à sa fenêtre, juste au-dessus du chantier, avec un grand seau d’eau. Excédée par les chants patriotiques, elle voulut lancer sa flotte sur la tête de Giuliano. Dans sa colère et sa précipitation, sa main glissa. Le seau et son contenu volèrent ensemble sur la tête de Giuliano qui ne s’y attendait pas. En équilibre instable en haut de l’échelle, occupé à soutenir à bout de bras un cadre de 50 kilos, Giuliano fut déséquilibré et tomba de 3 m 50 de haut. André se précipita au chevet du corps de son ami, étendu inerte sur la chaussée. La femme du médecin poussa un cri horrible, les gens accoururent de toutes les boutiques voisines, sortirent des maisons. André en voyant son ami sans vie, la tête curieusement tournée, tremblait de tout ses membres en disant sans cesse « ce n’est pas vrai », « ce n’est pas vrai », « dites-moi que ce n’est pas vrai » ! Puis Giuliano ouvrit une dernière fois les yeux. Il murmurait quelque chose. André pencha son oreille à hauteur de sa bouche pour mieux l’entendre ; il s’écoula une minute, peut-être deux, puis tout fut terminé….
Aujourd’hui, ce 2 janvier 2007, tous les journaux locaux ne parlent que de ça. : « Cordillant : mystérieuse migration des décorations de Noël la nuit du Nouvel An ! », « 1er janvier 2007 illuminé à la cité des Quatre Mains à Cordillant ! - les habitants du quartier Est en sont aussi étonnés que ravis… » Même Madame Solange Estimont, actuelle Maire de Cordillant, n’était pas au courant. Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, toutes les décorations lumineuses de la ville ont été démontées du centre ville, pour être installées dans les quartiers réputés difficiles ou excentrés de la commune. Les riverains interrogés ont bien déclaré avoir entendu des bruits d’engins et être étonnés de voir travailler les services municipaux la nuit du réveillon, mais ils étaient trop occupés à faire la fête.
Ce qui est sûr, c’est que les résidents des Quatre Mains, de la Croix Saint Charles, du Vieux Moulin et du Puits Massé ont eu la bonne surprise de découvrir hier soir leur quartier sous un éclairage de fête qu’ils n’avaient jamais connu. Les élus des quartiers concernés, bien que totalement impuissants à donner quelque explication rationnelle, sont ravis, les commerçants du centre-ville crient « au scandale ». Madame Solange Estimont a ordonné une enquête auprès de la Gendarmerie, mais sans vouloir nous en dire plus, elle nous affirmait ce matin avoir sa petite idée…
« DD » s’était penché sur l’oreille de Giuliano. Ce dernier lui avait fait promettre qu’un jour il y aurait aussi des décorations de Noël à la cité des Quatre Mains. Pour que le monde soit moins bête, pour que la vie ait un sens, pour que les jeunes de là-bas eux aussi participent à la fête, pour que son histoire ne soit pas oubliée, pour lui, pour Magdeleine et l’enfant qu’elle portait déjà dans son ventre… Un enfant qu’il lui demandait maintenant de protéger jusqu’à sa majorité. André avait promis, et quelques mois après son service militaire, il embauchait au garage de la commune.
Nouvelle écrite le 31 décembre 2006 par V.Gabralga – P. Raimbault
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