Il était une fois une petite goutte d’eau qui vivait sur un petit nuage. Un jour, alors qu’il traversait le ciel, le nuage lui parla de l’existence d’un grand royaume couleur azur, peuplé de
millions et de millions de gouttes d’eau et d’innombrables créatures de toutes sortes et de toutes tailles. Ce royaume était si vaste que sa traversée d’un bout à l’autre prenait plusieurs levers
et couchers de soleil.
Le récit était tellement beau que la petite goutte d’eau eut envie de partir à la découverte de ce merveilleux royaume. Dès lors, elle ne vécut plus que pour voir l’océan. Elle imaginait les
vagues se fracassant sur les rochers et atteignant le ciel, galopant le long des rivages, ou progressant vers les terres.
Un soir, en traversant le ciel au-dessus du désert, le nuage croisa ses semblables. Prise dans les discussions, la goutte d’eau tomba soudain sur le sol dans un coin du désert.
« Aïe », cria-t-elle.
Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle.
– C’est toi, l’océan ? demanda la petite goutte.
– Non. Je suis le désert, et je te souhaite la bienvenue, répondit Sahara de sa voix posée et profonde. Cela fait longtemps que j’attendais ton arrivée.
– Es-tu sûr qu’ici, ce n’est pas l’océan ?
– Oui ! dit le désert en riant. Regarde le sable : il est de couleur ambre, tandis que l’océan est bleu.
– Absolument sûr ?! insista la goutte d’eau.
– Certain.
– Alors, c’est ici, le désert ! rétorqua la petite goutte.
– Comme je viens de te le dire.
– Alors, je ne peux pas rester, je cherche l’océan. Il faut que je parte.
– Comment, par quel moyen ?
– Je ne sais pas !
Le désert tenta de l’en dissuader en lui expliquant que le voyage serait long et semé d’embûches. Il indiqua que l’arrivée de son invitée était un événement extraordinaire et que personne d’autre
sur terre ne pouvait apprécier sa présence comme lui. Il lui parla de son royaume, de ses mystères et de ses merveilles, de ses ciels étoilés, mais en vain ! La petite goutte d’eau rêvait de
l’océan.
– Reste avec moi cette nuit, et je te ferai partir dès les premières lueurs du jour, promit finalement le désert.
Ce soir-là, une promesse de paix régnait sur le désert tel un parfum suave. En l’honneur de l’invitée surprise, un doux vent venu du lointain veillait sur le royaume. Scintillantes, les étoiles
dans le ciel du désert s’approchèrent du sol, s’invitant à la fête. Ici et là, les files des caravaniers fascinés par la nuit s’avançaient paisiblement, néanmoins intrigués par les grains de
sable qui, en descendant les collines, semblaient chuchoter des mots. Les hommes croyaient que le désert livrait ses secrets.
– C’est drôlement beau ici, reconnut la petite goutte d’eau.
– Tu trouves ! s’exclama le désert, fièrement.
– Oui, mais je parie que l’océan doit être encore plus beau.
– Puisque tu le dis, murmura le désert.
Le désert décida alors d’offrir à la petite goutte d’eau tout ce qu’il savait sur le monde. Le lendemain, à l’aube, un typhon se leva. La petite goutte d’eau soulevée dans l’air s’accrocha à un
nuage, et ce fut à son bord qu’elle quitta le royaume. De son côté, le désert avait du mal à dissimuler son chagrin et sa déception.
– Je comprends que tu agisses de la sorte, mais il est temps de te calmer. Je t’en prie, ordonne au sable de mettre un terme au typhon, osa un vieux lézard.
Mais la tempête reprit de plus belle.
– Pourquoi ? demanda le vieux lézard.
– Parce que je ne veux pas ! souffla le désert. Parce que je ne l’ai pas encore décidé ! Parce qu’il ne me reste que mes cris pour soulager mon cœur. Parce que je n’ai pas eu le cœur de lui dire
que selon notre loi, désormais, elle fait partie des nôtres, puisqu’elle est tombée et née ici, et qu’elle est devenue l’enfant du désert.
– Qui t’en aurait empêché ?
– Elle avait un rêve ! se déchaîna le désert.
Le soir même, les étoiles se retirèrent du ciel au-dessus du désert. Il valait mieux pour tout voyageur de ne pas devoir chercher son chemin. Le désert était de mauvaise humeur.
– Fais confiance à ton enfant, s’exclama le vieux lézard. Tu lui as transmis toutes tes connaissances.
Le lendemain, le désert était calme et silencieux.
– La journée est belle mais trop chaude. Aucune chance de rencontrer une bête ou de croiser un homme, dit le lézard.
– Désires-tu boire ? demanda le désert.
Curieux et vif, le lézard souleva la tête.
– Une oasis ! Avec un arbre et tout ! Un endroit où faune et flore accourent pour boire, pour se reposer, où nous pourrions tous deux bavarder, se confier et rire. Et encore mieux, j’en serai le
gardien. Quel bonheur, une oasis, notre oasis en plein milieu du désert ! Jusqu’à présent, aux yeux du monde, le désert est connu pour sa grande sagesse et là, on parlera de sa générosité ! Ça
doit être merveilleux, mais je ne t’en demandais pas tant ! se tut le lézard, arborant un sourire soupçonneux.
Un moment de silence s’installa.
– Je te savais adroit, mais en matière de flatterie et de ruse, tu es le maître, dit le désert en riant. Crois-tu que je la reverrai un jour ?
– Certainement, répondit le lézard, qui fit une grimace et continua dans un murmure : À l’instant même, je parlais de ta sagesse, et je constate qu’à part moi, personne n’est vraiment sage. Le
problème, c’est que personne ne m’écoute, soupira-t-il.
La petite goutte d’eau était loin. La chaleur brûlante du désert laissait maintenant place à un air gorgé d’humidité. Devant elle, une forêt se dessinait à perte de vue. Pour elle, il ne faisait
aucun doute qu’il s’agissait de l’océan. Impatiente, elle se précipita pour explorer le lieu, mais heurtée par des millions d’autres gouttes, l’affaire semblait difficile. Déterminée et tant bien
que mal, elle se fraya un passage jusqu’au sommet d’une branche d’arbre.
– Attention ! se lamenta une grosse goutte d’eau, bousculée.
– Ouste, s’écria une autre à l’autre bout.
– Désolée, s’exclama la petite goutte. Est-ce que je suis bien à l’océan ? demanda-t-elle.
– Tu ne connais pas la couleur verte de la forêt ! s’étonna la grosse goutte.
– Peut-être qu’elle est aveugle ! lança une liane.
– Ou bien qu’elle fait l’imbécile ? suggéra une baie sous sa robe noire violacée et luisante.
– Pardon de ne pas connaître la couleur verte, s’excusa la goutte d’eau, sans comprendre la raison de tant d’hostilité envers elle.
– Laissez-la tranquille ! gronda un grenadier solitaire.
La liane se redressa jusqu’au sommet de la branche et observa la petite goutte d’eau.
– C’est vrai qu’elle est jeune ! reconnut-elle d’un air compatissant. Je me propose de prendre son éducation en main.
Aussitôt, la liane entoura l’arbre vigoureusement.
– Pauvre petite ! soupira un figuier sauvage.
La liane rassembla toutes ses forces pour faire pencher la branche d’arbre au plus près du sol, puis elle la lâcha, ce qui projeta la petite goutte au loin.
Suspendue entre la terre et le ciel, la goutte d’eau attendit des jours avant de rencontrer une brise qui l’emmena vers de nouveaux horizons. Bientôt, chevauchant un vent glacial en direction du
nord, elle découvrit le royaume de la neige. Tapissé de blanc, le silence y régnait, et la petite goutte d’eau ne put qu’attendre, mais le temps lui paraissait interminable. Seul le souvenir du
désert lui réchauffait le cœur et lui donnait force et courage.
À l’apparition du premier rayon du soleil dans le pays du froid, la neige sembla s’enthousiasmer. Sous son air impassible, elle attendait impatiemment l’astre du jour. Celui-ci, derrière son
aspect téméraire, se révéla fasciné. Depuis l’éternité, un amour secret les unissait tous les deux. La neige et le soleil au tempérament opposé brûlaient du même amour. Chaque année, à cette
période, impatient, le soleil revenait, et la neige d’altitude, telle une jeune fille passionnée, descendait vers la vallée pour parcourir la terre avec lui. Sur leur passage, les fleurs sauvages
sortaient de terre, et des gouttes d’eau venant des plus hauts sommets redonnaient naissance à un cours d’eau. Le soleil et la neige écrivaient l’histoire et le monde des vivants, année après
année, avec la même ferveur et la même audace. Puis, limpide, le cours d’eau, le fruit de cet amour, s’avançait à petits pas, gambadant au milieu des terres et appelant toutes les créatures
vivantes à lui. Sur son chemin, il peuplait la terre.
Cette année-là, le cours d’eau invita la petite goutte à venir avec lui. Descendu dans la vallée, il la confia à une rivière.
– Crois-tu qu’un jour, nous allons nous revoir ? s’écria la petite goutte d’eau balancée entre les vaguelettes.
– Fort possible, lança le cours d’eau. Prends soin de toi.
– Toi aussi, répondit la petite goutte tout en s’éloignant.
D’une rivière à l’autre, la petite goutte d’eau parcourut les pays, commença à reconnaître les couleurs, et vit le monde tout en rêvant de l’océan. Elle voyagea à travers les plaines, rencontra
des fontaines, et refusa d’être prisonnière de la terre. Elle fit même un passage chez les hommes. Ce fut durant un jour d’été où quelques bambins se rafraîchissaient autour d’un point d’eau.
Pendant un instant, la petite goutte d’eau crut que c’était la fin, mais elle rassembla tout son courage et gaiement, elle chuchota à l’oreille d’une petite fille de tenir le tuyau d’arrosage en
l’air pour le soulever dans le ciel aussi haut et aussi loin qu’elle pouvait. La brise fut au rendez-vous pour la conduire jusqu’à un nuage qui partait en direction de l’océan. À son arrivée,
elle n’eut pas besoin de demander quoi que ce fût : l’océan était tel que la goutte d’eau l’avait imaginé, et plus encore.
– Bonjour, dit-elle. Enfin, je vous rencontre.
– Qui es-tu ? demanda l’océan.
Après un moment de silence, la goutte d’eau répondit :
– Je suis l’enfant du désert. Le grand et indéfinissable désert !
– Bienvenue, enfant du désert, répondit humblement l’océan, mais dans toute sa splendeur.
Derrière la goutte d’eau, un courant se dessina sur l’océan. Pour elle, le voyage ne faisait que commencer…
Firouzeh Ephreme
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