Qui sommes-nous ?

Association Mots Migrateurs


L'association comprend aujourd'hui une trentaine de membres.


Collectif d’écrivains en Val d’Oise, ouvert à toute personne ayant un projet d’écriture : roman, recueil de nouvelles, pièce de théâtre, livre d’artistes, etc...

Une association à partager.

L’association Mots Migrateurs a pour objectifs de permettre à des écrivains, des auteurs de se rencontrer régulièrement, de faire connaître la littérature et l’écriture sous toutes ses formes, de mener toute action visant à promouvoir les écrits ou travaux littéraires de ses membres actifs, de faire vivre l’écriture contemporaine autrement.


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Mardi 2 mars 2010 2 02 /03 /Mars /2010 17:31

Voix suave Gare de Lyon : « Le TGV Paris - Genève - quai N°12 partira à 14h53. Attention à la fermeture des portes » -. Ça y est, Yoda ! Il faut absolument que tu sois mon Maître de la Force, ma chérie aujourd’hui, tu sais ça, hein ? Oui, scrouitch scrouitch sur la nuque. T’adores ça, hein, coquine. Qui ça peut bien être cette fille de la voix des trains ? Est-ce qu’elle a fait l’amour cette nuit ? Sûrement. Une voix pareille, on n’a qu’une envie, c’est de la faire hurler. J’ai bien fait de nettoyer toutes mes vitres et mes miroirs avant de partir. C’est toujours bien de faire le ménage avant de s’en aller. A moins plus ‘une’, Yoda, tu as vu, c’était le quai N°13 ! Ça nous aurait porté la poisse en plus, va savoir ! Yoda arrête de me lécher les doigts. Il n’y a plus un seul milligramme de confiture. Regarde-toi. Tu n’es qu’une petite chienne de rien du tout. Trois kilos dont un demi kilo de poils, et ça veut faire la loi ? Tu n’es rien pour les gens qui nous voient qu’un chien-chien à sa mémère. Mets-toi bien ça dans ta petite tête de Gremlin. Il faut à tout prix éviter le péché d’orgueil, Yoda. Toi quatre ans et demi, moi cinquante-trois. Trop vieille pour une demoiselle et trop jeune pour être une mémère, non ? ! C’est ça, gratte-toi l’œil. Merci. Tu as toujours le sens de la répartie. Une sonnerie stridente. Ça y est. On est parties… Sur des roulettes en coussin. Ça chuinte doux le TGV. C’est agréable. On n’a plus de pieds. J’aurais dû le prendre avant. Toute ma vie, je n’ai connu que des omnibus. On s’arrête un peu, plus ou moins longtemps mais jamais vraiment, histoire de croire qu’un jour on oubliera la silhouette d’Apollon se découpant en lumière bleu nuit dans l’entrebâillement d’une porte de cuisine. Explosion de cellules magiques dans l’âme entière. Et on n’oublie plus jamais. Et ce souvenir-là est bel et bon. Il m’a clouée pour la vie, de sorte que c’est pour cela, je pense, que je n’ai jamais eu de véritable compagnon de route et pas d’enfant. On parle français à Genève : moins de problème de compréhension. La compréhension précède-t-elle l’action ? Ou est-ce dans l’action que réside la compréhension ? Quarante-cinq ans que je me pose la question. Heureusement, d’ici quelques heures, j’aurai la solution ! Finis les glups avec leurs réponses qui changent toutes les vingt secondes. A tout jamais. Tu te rends compte, Yoda ? En moins de dix secondes - c’est contractuel ou je leur fais un procès ! -, j’aurai TOUTES LES SOLUTIONS, toutes les résolutions. Une nanoseconde suffira peut-être d’ailleurs ? Espace tendu. Attendu. Espace à temps. Espace/temps. On ira voir les étoiles et les prodigieuses nébuleuses de près, promis ma chérie.

Découvrant Yoda dans son sac de voyage qui sort ses pattes comme si elle était accoudée à un balcon en regardant le quai qui s’effiloche, mon voisin, qui s’installe côté couloir, rigole. Un Noir tellement géant qu’il doit au moins être champion de basket. Soit ça, soit… je vois pas. Il a du mal à introduire ses jambes immenses derrière le dos du fauteuil qui lui fait face. La personne devant donne un bon coup de dos pour signifier que le gus de derrière a intérêt à calmer ses ardeurs. Gentiment, mon bon Black écarte alors les jambes, les cale d’un côté et de l’autre du fauteuil, écrasant son genou droit sur toute ma cuisse gauche. Il a un petit rire de connivence un peu gêné qui est grand comme l’Afrique. Genre «  Désolé de vous envahir, mais je ne peux pas faire autrement ! ».

Moi non plus je ne peux pas faire « autrement ». Il faut que j’aille là-bas. Il faut régler cette ‘histoire’, une bonne fois pour toutes. Il sent bon cet homme, c’est à tomber. Musc bien sûr, en première tête, mais son odeur se décline en plusieurs épices. Toutes fragrances qui me retournent. Basiques certes, mais si émouvantes : cannelle, miel, gingembre confit, et quoi ? Euh… Mmm… ? ‘Satin mouillé’. Oui. C’est ça ! Au labo, ils me diraient encore que je suis « persillée du noze », mais je maintiens. ‘Satin mouillé, plus plus’. Un arrière de sensation tactile : rideaux froissés. « Yoda, arrête de vouloir faire des bisous à Monsieur ! C’est pas parce qu’un être humain sent si bon qu’il faut que tu le violes ! » Je ne le dis pas naturellement, mais Yoda comprend toujours ce que je pense. « Pardon Monsieur ! Excusez-la, elle ne sait pas ce qu’elle fait… » dis-je sottement dans un relent de Bible. « Et vous, vous savez toujours pourquoi vous faites quelque chose plutôt qu’une autre ? » m’interroge-t-il en riant. Clouée. En six secondes de mots, ce jeune homme radieux qui répand autour de lui un parfum de dieu, m’a clouée aux rails du TGV qui prend de la vitesse.

- Vous faites toujours ça, de humer à grandes enjambées de narines, les gens qui vous entourent ? » Clouée encore je suis.

- Oui. Quand leur odeur personnelle est aussi resplendissante que la vôtre.

- Vous êtes « nez » en parfumerie ou vous voulez qu’on baise ?

- L’un n’exclut pas l’autre, mais il se trouve qu’à l’heure qu’il est, là où on est, mettons que je mets mon job et mes pulsions hors d’atteinte de nuire à quiconque.

- On va arrêter la dialectique. Vous êtes trop sympa pour qu’on s’embrouillle à neuf minutes de Paris vu qu’on a pas loin de quatre heures à passer l’un contre l’autre. Dites stop dès que je me trompe. Vous êtes dans le parfum ?

- Yes. Je suis un « nez ». Bien devi… né. » Dans ces cas-là, je me giflerais. Pourquoi m’appesantir sur un jeu de mots ? Il aurait compris, sans ce temps d’arrêt stupide. Il fait mine d’oublier que je suis con.

- Vous créez ou recréez une séduction passée ! Ç’est très fort… souffle-t-il, comme se repliant sur lui-même.

Je le regarde comme on regardait son premier bon point donné par la maîtresse. Je parle d’un temps… etc.

- Exact ! Et merci… Mais ce qui est le plus exaltant c’est de « créer » un parfum qui sera plus tard, voire bien plus tard… ‘une séduction passée’.

Un temps. Il regarde en lui-même de nouveau.

- Comme moi. Je veux dire, un peu comme ce que je fais…

- Qu’est-ce que vous faites ?

Son odeur est tellement ‘embastillante’ que je me sens prisonnière d’une révolution qui n’aura jamais lieu.

- Thanatopracteur, dit-il avec fierté, genre ‘Sûr que vous savez pas ce que c’est ?’ Mais où serait le plaisir de rencontrer des gens qui n’aurait aucun défaut ? Je sais très bien ce qu’est un thanatopracteur, d’ailleurs le hasard est tout de même foudroyant dans cette histoire, mais tant qu’à faire durer le plaisir de le voir, de le humer, et de l’entendre, je questionne.

- Ayant trois ans de grec derrière moi, ça a un rapport étroit avec la mort ? « thanatos » ?

Il est estomaqué mais essaye de ne pas le montrer. Dommage pour lui. Si je suis dans ce train c’est précisément parce que je suis trop pleine des sensations de chaque être que je rencontre. Moi, je ne montre rien du tout : détachée, sereine, tout comme il faut, - je sais très bien le faire depuis cinquante ans que je m’y applique - mais j’en ai pris un vieux coup dans les gencives. Qui vont se rétracter, je le sais. Deux ou trois heures après. Et découvrir les dents.

- Comment vous faites pour éviter la rétractation des gencives ? C’est tellement laid.

Pour la première fois, il me regarde vraiment. Ses yeux si noirs et si blancs me scrutent. Interrogatifs puissance 345. Je stoppe mon autopsie, alertée par Yoda qui vient d’être dérangée dans sa ligne de vie par une courbe du train. Les chiens et beaucoup d’autres animaux, voire tous, je ne suis pas sûre, ne sont pas capables «d’anticiper ». Yoda, qui était encore statufiée sur ses deux pattes arrière en appui pattes avant sur le bord de son travel-home, buvant des yeux et du nez l’homme avec lequel je parle depuis 17 minutes, a failli s’affaler dans son sac de voyage. Il lui gratouille la nuque. Elle est aux anges.

-         Elle est craquante votre chienne. Elle s’appelle comment ?

-         Yoda. Déjà bébé, elle avait des oreilles immenses ! ‘Yoda’ s’est imposé. En plus, le côté Maître de la Force, c’est encourageant. On pense forcément qu’elle vivra 100 ans… Enfin, on rêve de ça.

-         En sachant que c’est impossible. Quel âge elle a ?

Je baisse les yeux.

-         Presque cinq ans.

C’est encore tenable mais je lui demande :

-         Ce serait gentil de vous déplier et de vous lever, il faut que j’aille aux toilettes.

-         Bien sûr ! sourit-il déjà debout tant ses gestes sont à la fois souples et dynamiques.

-          Naturellement, je vous demande de protéger Yoda pendant l’affaire. Et de la retenir fermement dans la mesure où il y a des chances pour qu’elle veuille me suivre.

-         Je la serrerai contre moi.

-         Quelle chance elle a…

On se regarde avec un joli sourire avec juste ce qu’il faut de coquin pour que ce soit une petite fête pour moi. Je remonte l’allée du train - en essayant vainement de faire croire que j’ai le pied marin - m’accrochant astucieusement et à point nommé à certains dossiers - vers les icônes ‘Homme/Femme’... toutes deux rouges. Merde. On se retrouve trois femmes sur l’étroit palier qui nous sépare du soulagement. Les femmes sont effectivement des pisseuses. Il suffit de voyager pour le savoir indubitablement. On se mesure d’un regard déjà incisif de quelques micro-instants pour être sûres qu’aucune d’entre nous ne va s’arranger pour passer avant celle qui est arrivée ‘avant’. Je ne capte pas très bien la petite première. Une jeunette qui s’immerge de pomme verte. Piercings. Cheveux gras/mouillés. Allure vintage naze. Néanmoins charmante grâce à de grands yeux bleu. Et mince et fluide. Attaches fines. De jolies mains. Dans dix ans, si elle comprend ce que l’on attend d’elle, elle sera très belle. La deuxième, pas grand-chose à en dire. C’est probablement une très jeune grand-mère, permanentée pour l’occasion de ce voyage et qui sent la laque bas de gamme à plusieurs mètres à la ronde. Mais la plus passionnante est celle ‘avant moi’. Et témoigne hautement de son amertume lorsque la N°2, apparemment dans l’urgence, pénètre dans les toilettes ‘Homme’ qui viennent de se libérer. Elle émet un « O » en plusieurs exemplaires autour de la bouche, plein de haine mal réservée, un arrondi de lèvres écarlates comme le cœur de 4 grammes d’un oursin dont se régalent les faux riches. Elle a combien ? Entre 71, si elle s’est fait tirer, ce que je parie à 100 contre Un… et 83. Mais au maximum quand même. Elle a dû être belle « avant ». Très belle, même. Aujourd’hui elle veut faire croire - à elle d’abord, et au reste du monde surtout - qu’elle est encore jeune à grandes épaisseurs de fond de teint qui brillent dans tous les replis de sa triste figure, sans parler du stick lèvres voulant évoquer pour le public masculin que même les lèvres de sa bouche sont ‘mouillées’. Fantasme radical. Quel degré de souffrance et d’abandon a-t-il fallu subir pour en arriver là ? Voilà très exactement ce à quoi je ne ressemblerai jamais. Mon Dieu ! Merci ! Voyez Vous-même ce que j’aurais pu devenir à force de solitude et d’aveuglement ? Sauf que moi je n’ai jamais été belle. Mais j’aurais pu sombrer quand même… De cette ex-femme me parviennent des effluves très divers, voire cruellement opposés. La note dominante est un rush de champignons de forêt. Humus de feuilles rougies par l’automne en pourritude. Contrecarré par un ton de magnolia dû à un soin pour le corps, je présume, donc trop inattendu pour être honnête. Il y a aussi un zeste de patchouli pour signifier : « J’ai fait 68, voyez comme je suis djeune », et un rayon de rose mielleuse pour dire : « N’ayez surtout pas peur de moi ». C’est la plus abominable odeur que j’ai eu à respirer de toute ma vie. Et même son Guerlain n’y peut rien. C’est dire ! Il faut imaginer Sysiphe heureux, pensé-je en faisant pipi…

Yoda a été très mignonne. Parce que mon grand Noir a eu la gentillesse de mettre entre ses cuisses ma grosse écharpe moelleuse restée sur mon siège.

- … Qu’elle a dû gratter ardemment - genre ‘labourage et pâturage’ - pour se faire un nid tout chaud ?

Il rit en saluant la métaphore et en me rendant mon dernier amour qui me tend les pattes.

- Quoi qu’elle fasse, je suis folle de cet amour de petit chien, qui est le dernier mammifère à me faire rire sur Terre.

Il me sourit gentiment et sort un bouquin. Je ne saurai pas ce qui le fait rire, lui… Fin d’un acte. Il en a assez de notre conversation. De notre connivence montante qui ne peut déboucher sur rien. C’est ce « dernier mammifère » qui lui a mis la puce à l’oreille. Halte là ! Ça sent trop la tristesse. Il s’est fait Bernard l’Hermite. S’est recroquevillé sur sa vie à lui. Il a bien fait !

Yoda est de nouveau dans son sac de voyage. Elle sommeille tandis que je lui gratte le cou doucement. Le soir prend tout aussi doucement possession du jour. « Sysiphe », mon grand ami Camusien. Encore et encore remonter la pierre qui redégringole à l’infini au bas de la montagne. Et voilà le devoir le plus fort pour moi ce soir : ne plus jamais remonter la pierre. Pour l’Eternité . Je suis trop fatiguée. C’est pour ça que je suis dans ce train. Maman aura tout de même la force de s’occuper de mes plantes. Moi qui lui postillonnais à la face à quinze ans, éructant « qu’elle ne me comprenait pas ! » Merveilleuse Maman. Tu vas avoir mal, Mère, je n’en doute pas, mais c’est une histoire de balance. On n’avait pas les mêmes poids pour jouer. C’est pour ça que je me mets à l’abri avant toi. Parce qu’en plus de tout le reste, je suis lâche, Maman. « Maman »… « Marraine »… Non !!

J’ai tout à coup le cœur qui descend de vingt étages en trois secondes. Mon drap ! Brodé par Marraine. Meilleure ouvrière de France à 86 ans ; reçue et « ennoblie » par Chichi - elle bossait comme un âne de génie depuis l’âge de 14 ans -. Mon drap ? Je dérange Yoda ; mon voisin. Me baisse. Ouvre la fermeture éclair de mon sac de voyage à moi. Presque aussi grand que celui de Yoda. Soulagement… « Le drap brodé A S » est sur le dessus. Pour pas trop de faux plis. Ça ferait sûrement mauvais genre. Et faire mauvais genre, c’est une des pires choses que je redoute dans cette occasion. Ce qui est cool, c’est que je n’ai pratiquement rien dans mon sac ! Pour un voyage pareil, vous vous rendez compte ? Un long tee-shirt blanc taille 50 et un mascara. Noir. Comme mes yeux. J’ai toujours voulu avoir de grands cils. J’avoue. Un peu de poudre aussi. Un nuage. Histoire de ne pas avoir le pif qui brille comme le satin du coussinet de tête. Absolument TOUT est prévu. Je n’ai jamais vu mes cils les yeux fermés. Peut-être paraissent-ils plus longs. Tiens, voilà une chose toute bête me concernant que je ne saurai jamais. De quoi j’ai l’air quand je dors ? De la même manière que je n’ai reçu que deux fois dans ma vie un brin de muguet le 1er mai de la part d’un homme. De quoi j’ai eu l’air quand il n’y avait aucun homme dans ma vie le 1er Mai ? Imbécile ! Mille fois imbécile. Pas de l’avoir été ! De te le reprocher encore aujourd’hui alors que toutes les cartes possibles ont été jouées.

 

¤

 

Presque Genève. Déjà ? Ça va vite le TGV, c’est vrai. Mon voisin me reparle.

-         Dites, j’espère que vous avez un billet pour votre… «  gremlin ? ». Sinon, ça va vous coûter chaud !

-         C’est rigolo de t’appeler ‘gremlin’ ! Hein mon Bébé ? Tu y ressembles, c’est vrai. Mais oui, ne vous inquiétez pas, elle a un billet aller simple comme moi. Mais à demi-tarif.

-         A un cinquième du tarif ils auraient pu la faire notre Yoda !

Si j’étais une nana normale, je devrais sourire de ces mots tendance « on est toujours copains », mais ça m’énerve qu’il dise « notre Yoda » dans la mesure où il ne nous a plus reparlé depuis trois heures. Je ne sais pas pourquoi je me sens aussi blessée…  Evidemment, c’est de ma faute, mais je ne sais pas où j’ai fauté. L’homme en casquette arrive à notre hauteur. « Mesdames et messieurs… », je ne suis même pas sûre qu’il se souvienne des mots qu’il doit dire tellement ils sont déjà morts depuis longtemps dans ses moustaches tombantes. Encore un qui, au moment de mourir, regrettera la vie pour faire comme tout le monde. « Vous avez un billet pour le chien, hein, ou sinon, ça joue pas !» annone-t-il avec une lenteur navrante. Je lui donne à poinçonner et à viser tout ce dont il a besoin. Passeport et tous papiers de vaccinations en règle pour ma Puce exigés. On est à Genève, dans un pays où on ne rigole pas avec les formalités. Enfin, ça dépend lesquelles. Bref. Je ne suis pas là pour entrer en guerre avec la Suisse et ses banques ignorantes, Suisse qui précisément va m’enlever tout souci en m’évitant toutes sortes de formalités accablantes Le contrôleur douanier est bien content que certaines personnes sachent qu’un chien doit payer sa place même s’il est sur les genoux de son maître. Et on arrive à Genève. Après un gentil mais bref salut au dernier homme dont l’odeur m’aura bouleversée, je sors Yoda de son sac de voyage et elle a la bonne idée de faire pipi devant le poste de douane. Je fais un peu de charleston avec mes pieds sur la flaque comme si j’étais atteinte de Parkinson et le tour est joué comme on dit ici à tout propos. Intérieurement, je jubile. Pourquoi ce coffre-fort montagneux a refusé d’entrer dans la zone euros, hein ? Pour que nos chiens fassent pipi devant les casemates douanières. Voilà.

 

¨

 

J’erre vaguement au jour tombé en sortant de la gare, tirant Yoda tirant sur sa laisse. Coup de blues soudain. J’erre toujours. Il fait nuit noire maintenant. Déjà… Je suis à la recherche d’un taxi qui me convienne. Entre les Mercedes et les Porsche (taxis à Genève, oui !) j’avise un 4X4 limite pourri. Ça me convient. D’autant que par l’ouverture de la vitre, émane d’un bras blond de camionneur féminin posé sur le bord de la portière un parfum ineffable. Un mélange de terre fertile pour la vie souterraine, de jasmin pour le souvenir jaillissant, un soupçon de rose pour l’éclat, de romarin pour la force de douceur, de basilic pour la fausse froideur, de thym pour être un homme/femme, de lavande pour se faire pardonner et de farigoule pour Pagnol. Sur lesquels domine une senteur de vraie vanille. De quoi aurait-elle peur cette femme de mon âge à peu près qui, à mon sens, a, elle aussi, pratiquement TOUT vécu. De rien. Même pas de mourir. Une femme droite dans ses bottes. Carrée et douce. Un personnage. Une personne rare. Je maraude autour du 4X4. Elle sait tout déjà, j’en suis sûre. Quelque chose d’indistinct qui doit émaner de moi. Mais qui émane fort.

-         Vous allez où ?

-         Très loin, mais à vol d’oiseau je dirais douze minutes.

Elle a comme un  hoquet minuscule.

-         OK. Montez.

Moi, dans la tête, j’ai la dernière scène de ‘Martin Eden’ de Jack London qui se laisse couler le long du paquebot de sa réussite. ‘On est le même pour toujours et à jamais’. Moi, c’est imbibée de cette idée là que je suis venue là. Même si je suis loin d’avoir connu ses gloires et ses honneurs fébriles juste après avoir vécu toutes les humiliations et la misère, Martin ne peut que murmurer en coulant: « J’étais le MÊME… j’étais le même. » Incompréhension totale. Interrogation absolue. Pourquoi on ne nous aime pas lorsque personne ne nous aime et pourquoi tout le monde vous aime lorsque tout le monde se met à vous aimer ?

-         Hé ! Vous allez où ? Il va pas pisser dans ma caisse votre chien au moins ?

Elle est peut-être suisse mais mâtinée Belleville.

-         Aucun risque. Yoda a fait pipi il y a dix minutes devant la douane. Et puis dans son sac, il y a une grosse serviette de bain. Au cas où il pleuvrait trop fort dans votre caisse pourrave.

Ça ne doit pas être plusieurs fois par jour, mais elle se marre. On se regarde dans le rétro. C’est comme si on se connaissait depuis mille ans.

-         Donc vous allez où ?

-         117 rue des Blés d’Or.

Elle passe mal la seconde en éructant un gargouillis. Elle savait.

-         117 ? Vous êtes sûre ?

-         Ben oui. Je vous ai choisie pour ça.

Dans le rétro, je vois son front qui se met à transpirer. Elle emballe le moteur en passant mal les vitesses. Elle n’est plus chauffeur de taxi. Elle cherche des mots qui pourraient tout arrêter.

-         Faites pas ça.

-         D’où vous connaissez cette adresse ?

-         J’en ai déjà emmené quatre avant vous. Quatre. Droits comme une épée chauffée à blanc. Comme vous. C’est à ça qu’on vous reconnaît. Mais eux ils ont eu besoin de le dire.

Un long silence plein d’odeurs de vie et d’humanité généreuse.

-         Faites pas ça.

-         Vous aurez été une des dernières personnes au monde que j’aurais appréciée à sa vraie valeur d’être humain, mais fermez-là. Vous me déposez là-bas avec ma chienne et c’est tout.

-         On est arrivées.

J’ouvre mon sac vers portefeuille.

-    Combien je vous…

-         Je veux pas que vous me payiez. Ça joue ‘pô’… » Qu’elle ajoute en se disant qu’elle aurait pu s’en passer. Mais c’est dit. « What is done, cannot be undone » comme dit Shakespeare. « Ce qui est fait ne peut être défait ». Pas si étrange que ça que je pense à William à ce moment… « La Tempête »… dans mon crâne. Malgré ma volonté irrévocable.

Ma taxi-woman à la carrure de catcheuse se mouche en m’ouvrant la porte. Faut dire que le temps est pluvieux. Elle me prend la main entre ses deux mains. Elle serre. Désespérance. Elle a compris que j’étais déjà ailleurs. Yoda lui file un coup de langue sur le poignet.

-         Vous… vous êtes SÛRE ?

-         Oui. Absolument et sereinement sûre. Vous êtes une femme comme j’aurais aimé être un être humain. Entre autre parce que vous sentez infiniment bon, naturellement. Moi j’ai fini mon taf. Je sens le chrysanthème pourrissant. J’ai beaucoup travaillé en croyant que j’étais une artiste. Je suis fatiguée de ne plus arriver à le croire. J’ai la faiblesse d’aimer trop, donc mal. J’ai à peine survécu à la mort de mon Père. Je ne survivrai pas aux départs de ma Mère, de mon Frère, de l’Amour de ma vie, et plus risqué à court terme, à la mort de ma petite chienne à la tête de Gremlin. Donc, c’est comme ça. Vous m’avez donné, moi qui ai un long pif, des bonheurs de fragrances merveilleuses que je vais emporter précieusement. Bonne vie à vous.

Je m’arrache à elle dans la lourdeur nuiteuse du Lac tout proche. Yoda couine.

 

©

- Bonsoir Madame Sangre. Nous vous attendions. Avec impatience.

« Impatience ». Très joli en la circonstance. Cet accent de chocolat fondu, c’est insupportable.

- J’ai vingt minutes d’avance sur l’heure prévue, pourtant ! » ne peux-je m’empêcher de rectifier, comme si c’était le lieu et le temps ?

- Oui, je comprends. Si vous voulez bien me suivre, nous allons, hélas, devoir remplir un certain nombre de formalités.

- Dites, vous n’êtes pas obligée de me parler comme une cloche qui sonne le glas !

- Oui, je comprends. Bien sûr. Mais nous sommes tous toujours un peu nerveux, c’est compréhensif.

- Compréhensible, vous voulez dire.

- Oui bien sûr, vous avez certainement raison.

A trois, je la claque.

Un !

- Je vous présente le Docteur Delors.

Je me pense « Delors = en barre » derechef, vu les prix prohibitifs de l’affaire. On se serre la main, lui, très chaleureux. Trop. Il fait comme si je comptais dans sa vie, lui qui va me l’enlever sans coup férir dans une petite heure. Comédien plus commercial = hypocrite absolu.

-    Heureux de vous rencontrer, chère Madame.

-         Mademoiselle ! rétablis-je la vérité, archi bêtement.

La grande sotte avec sa blouse bleu ciel façon nuages si déstressants qui lui empote les genoux, sursaute en voyant poindre le nez de Yoda de son sac que j’ai en bandoulière.

-         Mais !!!!???? - éructe-t-elle comme si elle avait vu un crapaud faire l’amour à une souris -, vous ne nous aviez pas dit que vous veniez avec un petit chien ?

Deux !

-         Laissez Agathe, je reçois Mada...demoiselle Sangre.

La grande bringue l’a échappé belle. Je suis reçue dans un bureau pas assez blanc pour faire clinique et pas assez bleu pour faire la vie en rose.

-         C’est possible que vous fermiez votre gueule à partir de maintenant ? Vous et « elle » ?

Le toubib est choqué mais prend l’air de quelqu’un de communicant, connivant. Il la ferme. Elle, la blouse bleue couleur d’ailleurs écarte difficilement mais efficacement un relent du ragoût de mouton du midi. Tout se fait entre personnes de bon aloi.

Je suis si fatiguée. Ils baissent la tête comme avant de recevoir la communion. Lâches. Ils ne sont pas arrivés à me dire l’essentiel…

«

Requiem  de Mozart. Ce que j’avais exigé. Est-ce qu’on se doit d’être humble même à sa dernière demi heure ? Non. Lumières douces façon aurore boréale. Ils ont bien lu mon dossier. Visions en panoramique de ce qu’il y a de plus beau dans l’univers. Je suis si zen éclatée, je voudrais dire « en joie absolue», que je sens à peine une descente lumineuse lorsqu’il me pique ‘ailleurs’ où, je sais pas, le dos, le bas du dos, le bout d’un doigt. Impossible de savoir. Avec une douceur extrême.

- Vous êtes bien ? me demande mon Docteur ad patres. Pas d’angoisse ?

- C’est sublime, arrivé-je à chuchoter. Mais où est Yoda ?

J’ai le continuum verbal digne d’une limace. Je ne peux plus prononcer la  moindre consonne : «  Est suime ! Eh où ê Yo a ? »

Soudain, je suis à 3500 bits à la seconde. Me ressaisis totalement sur le silence de mon bon docteur.

- Yoda ? Il est bien convenu que je pars, mais qu’elle part juste après moi ? Où elle est ? Je la voulais sur moi. Moi d’abord. Elle juste après. Et direction Auvers sur Oise dans la même boîte. Où est Yodaaa !?

Dans la salle blanche, je surélève toute mon âme sur ce qui doit être mon lit de mort paisible. Je hurle. Autour de mes mots criés, on s’affole. Mais dans la douceur financière absolue.

-         Ecoutez. Nous avons un problème.

Je me rappelle les mots d’Appollo 13 en détresse. J’arrache la perf.

-         Quel problème ? Attendez… qu’est-ce que vous me faites ? Yoda devait être dans la boîte avec moi, partir SUR MOI, déjà partie. Je la VEUX SUR MOI ! YODAAAA ! Ils vont me tuer sans toi !!!

Dans la salle d’attente, les deux autres futurs morts par volonté farouche ont claqué la porte. Leur mort attendra leur heure véritable…

 

j

« Nous pouvions, pouvons encore si vous en êtes d’accord, vous euthanasier, vous, c’est légal, et vous avez payé pour ça, là-dessus ça joue, ce qui ne joue pas, c’est euthanasier des animaux en pleine forme. Je suis désolé de ce malentendu. »

Pour le coup, je crois que je vais crever par moi-même. Yoda est sur mes genoux, frétillante. Tous mes membres me font un mal absolu. Je suis ‘hors de moi-même’. De fureur, de ressentiment. De fatigue. Je n’ai même plus de parole à ma disposition. Plus rien. Effondrée. Laminée. Comme morte. Hélas, bien vivante. Revenue de Mozart, de son Requiem et des aurores boréales.

-         Je…

-         Vous ?

-         Rien. Décidément le Grand Patron ne veut pas de moi.

-         Je… nous ne sommes pas sûrs de vous suivre ?

Là, je dégage. Je ne signerai plus jamais rien, aucun papier de ma vie. Surtout sur internet. En sortant de la clinique, j’ai la nausée. Je vomis. Un grand bras blond qui sent la vraie vanille me tient le menton sur les hortensias. Et tient de l’autre bras le sac de Yoda qui n’y comprend rien. On a beau être intelligent, on a ses limites.

- Allez, venez, je savais qu’y aurait forcément un blème. Vous avez encore trop plein de choses à « jouer ». Je vous ramène à Paris. La course est pour moi. On ira manger un plateau de fruits de mer. Vous sentez bon, on vous l’a déjà dit ?

 

 

Texte de Brigitte Bellac

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Par V. Gabralga - Publié dans : Nouvelle
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Commentaires

Un texte très fort Brigitte qui ne laisse pas indifférent
Commentaire n°1 posté par Marie-Laure le 02/03/2010 à 17h38
non, non, ne fais pas ça, j'ai envie de crier, on y croit,  même si...
même si, tout fiche le camp et qu'on ne comprend pas tout,  chacun est maitre de son destin et... de son chien,
très belle écriture Brigitte, mais ça on le savait déjà, arômes envoutants, on y est, mais la fin j'y crois mollement, tu as voulu faire une fin c'est ça ! on ne t'en voudra pas , j'étais dans le train tout à côté de toi, et j'ai vu de mes yeux vu, le lac et Genève que j'aime pour diverses raisons, mais pas pour celles-ci...
amitiés sincères,
Brigitte (l'autre)
Commentaire n°2 posté par brigitte lecuyer le 02/03/2010 à 19h50

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