Les pas de l’étrangère sont si légers ce soir, sur la poussière blonde du chemin. Le vent effiloche encore quelques rares nuages et les rassemble patiemment
au-dessus du bosquet où ils s’enroulent en volutes nonchalantes, deviennent moutons blancs pour offrir leurs flancs à la caresse rose du soleil qui commence à descendre vers la colline,
là-bas.
Dans la plaine dorée, les blés murs ont frémi, leur tête agitée d’une houle nouvelle.
Comme d’énormes voiles poussiéreuses, de l’horizon s’élèvent d’inquiétantes nuées, et l’air vibre au loin d’un sourd grondement.
Tapie dans ce nuage de terre et de son, la bête rutilante, articulations bien huilées, mâchoires acérées, poursuit en grommelant sa marche régulière, inexorablement dessine dans les champs une
nouvelle géométrie.
Les grands blés ont cédé la place aux chaumes. Leurs grains dodus gavés de chaleur s’entassent dans la profonde remorque du camion que les deux hommes voudraient bien ramener à la ferme avant la
nuit.
Quentin, droit campé sur ses deux pieds de fier et honnête paysan, calcule déjà dans sa jeune tête le profit de la récolte, élabore des projets qu’il soumettra à l’approbation de l’aîné.
C’est que Maxime, de toute la puissance de sa massive stature, patient, endurant et solide comme le vieux chêne, en impose encore à son cadet
Il est descendu posément de la moissonneuse et s’attarde auprès d’elle comme autrefois il voyait son père, reconnaissant du travail accompli, s’attarder auprès des chevaux, lève vers le ciel un
visage dense et grave, comme façonné de la terre généreuse de son pays, roule dans sa grande main la promesse des grains blonds et se décide enfin à rejoindre le jeune homme.
Il est descendu posément de la moissonneuse et s’attarde auprès d’elle comme autrefois il voyait son père, reconnaissant du travail accompli, s’attarder auprès des chevaux, lève vers le ciel un
visage dense et grave, comme façonné de la terre généreuse de son pays, roule dans sa grande main la promesse des grains blonds et se décide enfin à rejoindre le jeune homme.
Satisfaits de la journée qui s’achève, unis dans une même fatigue et laissant pour demain les mots qui parfois désunissent, ils échangent enfin un sourire complice
et « en route, faudrait pas tarder, le ch’tiot nous attend à la maison»
C’est à cet instant qu’elle prend conscience qu’ils ont remarqué sa présence.
Petite silhouette grise au bord du chemin, ses pas l’ont conduite, une fois de plus, à la limite raisonnable pour une promenade solitaire, là où les dernières maisons du village côtoient les
vastes étendues céréalières, à l’orée de la mélancolie terrée sous l’or pale des champs.
Elle a tant aimé hier, lorsque le froid soleil d’hiver l’invitait au dehors, deviner sous la neige la griffe brune des sillons labourés ; et c’est avec une attention presque maternelle qu’elle
suivait, du printemps à l’été, l’éclosion progressive des couleurs, des pastels vert pâle réveillant les taillis et les haies jusqu’aux nuances bleutées de la naissance des blés ; Sous la lumière
changeante des ciels de Picardie, elle les a vus grandir et troquer leur livrée verte pour une parure d’or, s’est enivrée dans l’air tremblant des soirs d’été, de leur suave senteur mêlée à celle
de la terre encore chaude.
Et ce soir, comme maint autre soir, leur nécessaire chute sous les lames mécaniques ravive en elle des souvenirs, évoque d’autres fins….
Elle salue simplement les deux hommes d’un discret mais amical signe de tête : « Bonsoir », juste mesure pour ne passer ni pour une sauvage, ni pour une « pimbêche
de la ville ».
Bientôt, il faudra qu’elle aille à la mairie, et peut-être au café ou au presbytère, chiner quelques renseignements ; elle doit avoir un entretien avec le maire et rencontrer certains de ses
administrés.
Demain, elle devra trahir sa chère solitude pour investir un peu le village, chercher réponse à ses questions, s’imprégner autant que possible de cette humanité campagnarde qu’elle craint d’avoir
oubliée, mais dont il lui revient des bouffées de souvenirs rescapés du plus profond de l’enfance.
Demain … est un autre jour.
Pour l’heure, se hâter vers l’abri de son modeste logis temporaire ; ne pas tenter le sort en traînant plus tard au dehors.
Hélène Buscail – Début de son roman « Un écureuil dans les blés ou l’enfant de papier ».