En septembre 1968, après déjà presque neuf ans de danse classique, - Ah ! Mademoiselle Rameau ! Mon premier professeur, maniait durement sa canne à pommeau doré et
me tabustait les chevilles plus que les autres sous prétexte que j’étais la meilleure du cours. Juchée sur mes premières pointes, comme je l’ai détestée !
Après un déménagement, j’eus d’autres professeurs dont je garde de bons souvenirs. Tous les ans, on me faisait danser un ballet en solo. Je tapais sur la vieille machine à écrire de Maman, toutes
mes chorégraphies, tant je mettais d’ardeur à « bien » faire.
Puis, à douze ans, je commençai à prendre des cours à St Ouen l’Aumône avec une ‘danseuse de Pleyel’ s’il vous plaît : Hélène SADOWSKA. Comment une danseuse de sa valeur était « arrivée » dans le
‘Val d’Oise’, voilà ce que l’on ne sut jamais.
Elle était petite ; une cinquantaine d’années, mince, « drue » ; les muscles effilés ; sculptés de travail ; « irradiante » ; suffisamment dure pour être prof de danse - « la danse est un art qui
ne supporte pas la médiocrité », nous enseignait-elle - et suffisamment humaine pour faire ce qu’elle a fait pour nous tous et surtout pour moi.
Elle montait cette année-là le VILAIN PETIT CANARD, en trois tableaux, sur la musique du « Ballet Egyptien » de Luigini réunissant toute l’école de danse, des plus petits aux plus grandes (hélas
pour nous toutes, avides de sensations ‘adosphériques’, il n’y avait plus de ‘garçons’ de 11 à 13 ans dans le cours).
L’un d’eux était entré à l’Opéra, future étoile à juste titre ; les autres s’étaient mis à courir après des ballons, futurs non étoilés.
Hélène commence à concevoir la chorégraphie du ballet en décembre 68. Elle me choisit pour danser le rôle titre. Je devais être sur scène, à tous les tableaux. Moche, si ‘différente’, rejetée par
tous aux deux premiers actes, puis apothéose émouvante en beau cygne à la fin, comme il se doit.
Hélène élit forcément une « doublure » pour mon rôle. ‘En cas de’… Un ‘premier rôle’ a toujours une doublure. Même dans le Val d’Oise. Surtout si le ballet est chorégraphié par Hélène SADOWSKA.
L’exigence absolue.
Sylvie Bardolle… comme je la revois… Elle avait du talent. Moi, j’aimais bien ce qu’elle faisait. Elle était grande (beaucoup plus grande que moi) et belle fille (idem). Elégante, si blonde, des
membres qui n’en finissaient pas, avec des positions douces… Voire précieuses. Si belle, elle ne voyait que la beauté du personnage de la fin.
Alors qu’il devait être ‘vilain’ ….. jusqu’à l’acte 3.
En toute honnêteté, c’est peut-être la seule chose qui me chiffonnait chez Sylvie. Même devenu cygne, à mon sens, le petit canard devait encore porter en lui la souffrance de ce qu’il avait été…
C’est sans doute, je le ressens aujourd’hui, ce qui fit peut-être la différence pour le « Choix d’Hélène »…
On commence les répétitions du spectacle. Une heure par semaine, pendant une vingtaine de semaines. Beaucoup de travail. Hélène nous ‘demandait beaucoup’ : on ne peut pas ‘demander moins’ à un
prof de danse exigeant.
Ou alors il anime amèrement des soirées dansantes dans des clubs de cinquième âge.
Et puis, en février 69, dans la cour du lycée, je me luxe la rotule gauche qui se déboite.
En jouant à la marelle. J’avais sauté direct sur l’Enfer faut croire.
Douleur si violente. Déjà peur.
Catastrophes à venir. Ma première pensée fut pour Hélène et notre Canard. Bien boiteux désormais.
Genouillère. Si mal.
Plus de sport. (‘Avant’, j’étais assez bonne aux barres asymétriques ; aux 50 mètres ; à la poutre.) Tout cela m’est dorénavant INTERDIT.
Et la danse ? Et le Vilain Petit Canard en cours de répétitions ?
Qu’allait-il se passer ?
Dès que mon genou fut emmailloté, après moult examens, radios et autres « no future for a danser », le désespoir fut là. Je ne danserai pas le Canard fin juin 69 et même, je ne danserai plus du
tout.
Oui. Désespoir.
J’avais dansé tant d’autres ballets, tant d’autres rôles titres comme on dit, depuis l’âge de huit ans - La Poupée, l’Automate - ce coup dans mon amour pour la danse fut une hache en attente d’un
billot.
Et puis… et puis… Voilà ce qui peut rattacher à la vie quand on… quand tout espoir a fui.
Malgré mon genou gauche zingué, Hélène SADOSWSKA, - où qu’elle soit aujourd’hui, qu’elle soit bénie - m’a LAISSÉ le rôle du Vilain Petit Canard. (La Vie a de ces ironies à rire… de bonheur
et de joie insensées. Dans le sens où le « sens commun » vous échappe.)
Ce fut le cas pour Sylvie. Elle en rêvait de ce Canard. Et de ce premier ‘premier rôle’. Pour elle, j’étais ‘blessée’, hors course. Sic : le rôle lui revenait de Droit. Elle ne l’eut pas. Hélène
me conserva le rôle.
Sylvie en quitta le cours sine die lorsque Hélène lui déclara qu’AVEC UNE GENOUILLÈRE puissante, c’est ma Pomme qui ‘danserait’ le Vilain Petit Canard. Contre vents et marées. Point
final.
Au vrai, je me demande encore pourquoi elle fit ce choix.
Qui pouvait être une vrai CATA pour son spectacle… ???
Coupons court : Le Vilain Petit Canard fut un triomphe - bien sûr, toutes proportions gardées : nous n’étions pas à Carnagie Hall ! -
Mais enfin… Pour tous, spectateurs et danseurs, ce fut un grand moment. Les « petits » m’avaient serré la main avant le spectacle. Ils étaient tous avec moi. Tsunami d’émotion.
Au finish, j’ai dansé plus sur une jambe que sur l’autre - Hélène était une vraie magicienne de chorégraphe - et surtout, j’ai « joué » le personnage.
Bref, le spectacle eut beaucoup de succès.
Un des plus beaux jours de ma vie, oui. Deux ‘dames’ (des vieilles : pensez ! elles devaient avoir au moins 50 ans !) gravissent avec componction l’escalier qui montait aux loges. Pour me
voir.
‘Comme on dit bêtement’ - mais tous ceux qui ont vécu des instants pareils vous diront la même chose : que ce fut inoubliable - ces deux dames, la phrase de l’une poursuivant la phrase de l’autre
- « On a bien compris… vous vous êtes fait mal. Mais ON N’A JAMAIS VU UNE DANSEUSE COMME VOUS. Vous avez joué le Vilain Petit Canard, plus que dansé, mais ce que vous nous avez DONNÉ
!!! » On était toutes les trois au bord des larmes. Elles se sont enfuies. On aurait dit qu’elles avaient presque honte de m’avoir offert autant de bonheur.
Moi, je suis restée assez longtemps sur les marches de l’escalier. Avec l’air bête.
Remonter à la loge ? Descendre ?
Voir les siens, qui, de toute façon, vous diront que vous avez été « super » ?
Quelle importance ?
L’amour des siens VOUS AIDE A VIVRE. Oui, bien sûr. Et fort.
Mais l’Amour des autres vous FAIT VIVRE.
La seule que j’avais envie de voir, c’était Hélène. On s’est serrées fort. Sans mots. La danse est un art « muet ».
Je l’ai revue, bien des années plus tard dans le hall de Pleyel, où elle donnait encore des cours… Elle était pressée - Hélène était TOUJOURS PRESSÉE - mais on
s’est bien reconnues et tombées dans les bras comme il se doit.
Nous avons dansé ce silence des cœurs.
Brigitte Bellac
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