Je suis assise sur une chaise, mal à l’aise, les bras à demi posés sur la table, jouant du stylo avec mes mains. Mon ouvrage s’étale en plusieurs exemplaires, à la vue du client, un joli bouquet de fleurs agrémente l’ensemble.
Non je ne suis pas la dame « pipi » du magasin, juste un jeune auteur « dans le métier » (pour l’âge c’est autre chose !), en quête d’un éventuel public.
Les gens passent devant moi, me regardent timidement, certains laissent échapper un sourire, d’autres prennent le livre entre leurs mains, le tourne, sans un regard vers l’auteur… Terrible épreuve que celle là !
Seule chez moi durant des heures, des semaines, des mois, face à face avec mes personnages, tandis que mes doigts noircissaient des pages et des pages et que les touches de mon clavier d’ordinateur donnaient forme à un texte, je dois maintenant livrer « mon bébé » aux lecteurs potentiels. Mais ne l’ai-je pas voulu ? Si, probablement, sans penser au supplice futur.
Je tente d’afficher une mine normale, voire décontractée. Vraiment pas évident ! Pourtant je suis disponible, prête à répondre à toutes les questions… Ils peuvent juste s’arrêter, me parler, je ne mords pas… Enfin pas encore !
Et puis d’un seul coup je réalise qu’eux comme moi sommes dans la même situation, ils n’osent pas, je n’ose pas, à décliner à toutes les formes de l’indicatif… Voilà bien là le problème, comment rompre la glace entre eux et moi, leur expliquer que mon but n’est pas de leur mettre mon livre entre les mains à tout prix et « bye bye », mais de transmettre ma passion pour l’écriture.
Je tente alors l’humour : « Allez-y, vous ne risquez rien ! » Je le dis ou pas : « je ne mords pas vous savez ! » Voilà j’ai gagné un point, un passant s’arrête, formule de politesse « bonjour - bonjour », il prend le livre, le tourne et lit avec attention le résumé. Souffle suspendu, attente, le contact va-t-il s’établir ? Au moment où je le sens à la fin de sa lecture, j’avance un peu plus dans le dialogue, faussement décontractée : « Profitez-en je suis là aujourd’hui pour dédicacer, demain ce sera trop tard ! » Nouveau sourire amusé, je ne peux pas mieux faire, surtout ne pas forcer, ce n’est pas dans ma nature.
Je n’étais pas préparée à cela, et pourtant la case « dédicace » est un outil à portée de l’écrivain en herbe pour émerger au milieu des nombreux livres qui éclosent comme les fleurs au printemps, sans leur légèreté : un livre a un poids ! Car le but premier de l’écriture est le partage, l’échange… Alors je continue de poser mon regard timide sur tous ces gens, toutes ces vies et mon imagination vagabonde déjà vers d’autres histoires, prémices d’un prochain roman peut être.
Je suis en pleine torture mentale, le soupir intérieur, la main inactive, le malaise crescendo, une envie d’être ailleurs ! Continuer à écrire mais ne plus jamais sortir de chez moi, me murer entre quatre murs. Rien que d’imaginer une telle prison assombrit davantage mon humeur. Non, à tout bien réfléchir autant être parmi tous ces inconnus !
Le temps s’écoule dans un goutte à goutte. Je décide de ne plus avoir peur, distribue des « bonjours » à qui veut entendre et offre mon meilleur sourire, heureuse d’être sortie de mon « failli » futur enfermement !
Et tandis qu’une gaieté, légère comme la douceur d’une brise, me galvanise, l’inimaginable se produit. Des personnes s’arrêtent un peu plus longtemps, me parlent, s’intéressent à mon travail, me considèrent comme un auteur ! Mon stylo frétille, des prénoms défilent. Le choc des rencontres a lieu, l’émotion est palpable, le dialogue s’établit !
Une vague d’enthousiasme m’emporte et je crois lire dans certains regards un peu d’admiration. Je n’en crois pas mes yeux. Et maintenant le doute s’installe : si tous ces lecteurs n’appréciaient pas mon récit, si je les décevais ! Certains ouvrent le livre et devant moi lisent des passages, à différentes pages. J’ai l’impression que l’on effeuille mon âme. J’ai écrit cette histoire dans la solitude, et j’entends que l’on lise le livre de la même façon, dans le respect des heures de labeur.
La journée continue ainsi avec son lot de surprises, ses belles rencontres. A mon tour je ressens une reconnaissance pour ces gens qui me font confiance en acceptant de me lire.
La fin d’après-midi arrive, la fatigue me prend et je trouve émouvant d’être « fatiguée d’émotion ».
L’épreuve n’en était finalement pas une, c’était un réel enrichissement.
Promis, je recommencerais !
Marie-Laure Bigand
C'est un petit condensé d'expressions vécues et reçues d'autres auteurs lors de séances de dédicaces de ML Bigand.
Derniers Commentaires