La statue sur la place publique, saviez-vous que c’était moi ? Je vois bien qu’il n’y a plus rien à tirer de moi lorsque je deviens une statue de pierre lointaine. Petit à petit, à force de me durcir de l’intérieur, je ne ressens plus mon corps. Je n’ai plus de bouche pour sourire ou parler, je n’ai plus d’yeux, même plus de nez pour respirer. Est-ce encore vivant, un bloc de pierre ? Je me demande alors, à chaque fois, combien de temps ce blocage, dans le temps arrêté de la pierre, peut ainsi durer ? J’attends ; j’attends… ça n’en finit pas d’être ainsi dans le dur, loin de tout et de tous. Exilé dans un corps devenu monstrueux à force de devenir une pierre aussi dure : du granit ! Et pourquoi donc?
Bien évidemment, comme je ne suis plus dans le mouvement des êtres, plus personne ne me voit quand je suis rendu à l’état de choses parmi les choses. Seulement moi, au fond, tout au fond, de la pierre, j’ai encore une conscience d’homme que personne ne peut entendre ni même voir. Alors je suis là, au milieu des statues de la place publique, devant tous et, en même temps, totalement inaperçu, sur mon piédestal. Pas un regard. Pas une compassion. Auriez-vous, vous-même, de la compassion pour de la pierre, même sculptée en statue ?
Lorsque je sens que je vais devenir pierre, si ma femme me demande, comme je sais que je ne vais pas pouvoir lui parler à mon aise, je m’absente. Naturellement, à force de vivre avec moi, elle n’est pas dupe. Elle sait où me trouver, même si elle ne peut rien faire : il suffit qu’elle regarde les statues du parc tout proche de mon domicile. L’une d’elles… c’est moi. Quelle patience elle a ! Elle me voit. Me fait un signe de connivence. Auquel, évidemment, dans ma position, je ne réponds pas. Puis s’en va. J’avoue que dans ma détresse de pierre, savoir qu’elle est là et qu’elle attend simplement que je redevienne un être humain mouvant, a quelque chose de très réconfortant, lorsque je suis ainsi condamné à n’avoir qu’un cœur de pierre. Il y a au moins, dans cette ville, une personne charitable ne m’abandonnant pas dans mon état le plus pénible…
Quand je redeviens normal et que je vois une statue, j’ai du mal à imaginer que c’était moi. Parfois, je me demande aussi s’il n’y a pas un être humain qui se cache derrière… Un être que personne ne verrait, sauf moi, évidemment, à cause de l’expérience que vous savez. C’est troublant de ne pas être très sûr… C’est pourquoi, quand j’entre dans un jardin public, j’ai toujours un très grand respect pour les statues cachant peut-être des hommes dans mon genre… Je conçois bien que je ne suis pas d’un genre très réconfortant.
« Viens dans mes bras ! » dit ma femme, avec une insouciance qui n’appartient qu’à elle. Mais avec quels bras voulez-vous que j’aille dans les siens ? J’ai déjà vu dans les musées tellement de statues antiques sans bras que j’ai peur qu’il m’arrive la même chose à cause des vicissitudes du temps. Vous me voyez sans tête, sans jambes et sans bras : moi, réduit à un torse anonyme ! Un numéro dans un musée avec une étiquette dessus. « Trouvé, lors de fouilles archéologiques, dans les soubassements de l’immeuble où, croit-on savoir, a vécu un écrivain dont il ne nous reste plus rien aujourd’hui. » Et avec mon torse sans tête, comment voulez-vous que je leur réponde à ces archéologues aveugles qui me triturent dans tous les sens, sans rien comprendre de mon malheur intime ? Je suis la preuve de mon existence passée; je pourrais leur dire cela, si j’en avais encore la possibilité. J’ai peur des cimetières de sculptures antiques… Un monde fait d’oubli ! Vous voyez maintenant le rôle essentiel joué par ma femme : lorsque je suis à l’état de pierre, elle est encore là pour dire avec certitude… que je peux revenir d’un moment à l’autre, aussi vivant que n’importe qui… Mais il faut le dire, que ce n’est pas le cas de tout le monde !
j’ai vu par exemple de malheureux artistes qui cherchaient à me mimer sans imaginer les risques qu’ils prenaient. Certains, les pauvres, se sont figés à jamais dans leur numéro !
L’état de statue est un curieux monde de silence assez impénétrable. Hélas, je ne le sais que trop ! Aussi, je vous demande d’agir pour le bien de toutes les statues honteusement maltraitées par les commissaires de la culture qui sévissent dans ce pays. Lorsque vous en voyez un en activité, n’hésitez pas, sortez votre révolver et tirez. A l’avance merci.
Bien amicalement
Lucco, une statue en colère murée dans son silence.
Une nouvelle lettre de Lucco dans la collection "La femme de Lucco" de Luc Hazebrouck
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