Mercredi 25 janvier 2006
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16:55
Un livre sans titre est ouvert avec des pages vides qui attendent une histoire. Une histoire qui veut du souffle et du rythme. Et pourtant, les lettres à demi-éveillées s’effacent devant moi. Mon corps est sans musique et mon âme un non-sens. Je décide de partir pour apprendre à tisser des phrases cohérentes et fluides.
Je suis sur le quai. La seule chose que j’arrive à faire est de vérifier l’heure affichée. Mon train part dans quelques minutes. J’ai toujours aimé l’excitation des grands départs. L’appel du grand large comme celui des plages de mon enfance, d’un pays de navigateurs à l’horizon envoûtant.
Les passagers montent soucieux de trouver une place assise. Certains lisent déjà, installés à la fenêtre. Une horloge gigantesque pointe des secondes qui se succèdent à une vitesse incroyablement lente. Dans le train, j’arpente deux ou trois wagons bien remplis avant de m’asseoir en face d’une femme aux lèvres pincées. Elle corrige de longues pages.
Il me faut enlever mon manteau, une chaleur moite m’envahit rapidement. Le train s’ébranle et je cherche dans mes pensées la destination de mes souvenirs. Le sifflement d’une locomotive à vapeur. Dans une vaste plaine, presque vide. Il y a longtemps, très longtemps. Je sors mon petit calepin qui m’accompagne toujours. Pour noter quelques impressions. Le portable de ma voisine sonne sans gêne. Je partage son intimité pendant deux minutes, elle n’arrivera pas à temps pour emmener Paul à son cours de judo, à son interlocuteur de s’en charger. J’ai du mal à me concentrer sur mes notes. Je jette un regard furtif à la BD de mon autre voisin. Dehors, les immeubles se noient dans la nuit tombante et les lumières gagnent peu à peu les devants de la scène urbaine. Il y a un gémissement presque inaudible qui me parvient du fond de la ville. Celle où je suis née et où j’ai grandi. L’eau est toujours là, heureuse de faire son apparition après les tourments des crues. Rivière dorée qui se laisse dompter par la majesté de la mer. Les agglomérations défilent les unes derrières les autres. Pas d’arrêts, ce train est direct.
Sensation de liberté retrouvée ! Je cours vers les grands espaces, en pleine nature. D’immenses conifères émaillent mon chemin et une brise rafraîchissante ravive mes forces. La vitre du train est devenu le miroir de ces heures lointaines, enfouies dans mon autre vie.
Un phare étoilé illumine la forêt. Sa lumière m’embaume d’une mélodie voluptueuse. En pleine nuit, je me mets à danser, légère sur mes bottines. Seule, au milieu de la terre, je pressens ton nom. Sans toi, mon corps m’était étranger, je me sentais nue sans ton regard pour me guider, sans ta sève pour m’inspirer. J’ignore comment tu es maintenant. Pourtant, je devine la saveur de tes lèvres qui murmurent des mots brûlants à mes oreilles. Ta beauté remonte, en ricochet, à la surface de l’impalpable. Je n’arrive à la distinguer que par le silence des arbres. Il y a dans leur immobilité quelque chose de solennel, de conventuel. Ils savent que tu es là quelque part à travers mes sens. Tu accompagnes mes gestes d’une complicité attendue. C’est une des offrandes du moment. Mes bras sont mes ailes, mes joues sont en feu, mes yeux déclinent des saveurs jamais dépeintes.
Le ciel est farouchement plein et la terre magnétique. Le vent m’enveloppe avec majesté et une bruine me transperce le visage de ses cristaux de larmes. Je n’ai plus qu’à prier les forces de la nature et leur implorer l’élixir magique qui me permet de te rejoindre.
La lune se cache. Ses étincelles se déversent sur une fresque antique. De lourdes pierres disposées en cercle reposent sur le sol depuis des siècles et attendent la paix des hommes. Toi, tu te tiens là, au milieu. Tu as la cape blanche des anges et les cheveux longs des sages. Tu brandis ton âme cristalline vers l’absolu du cosmos et je suis affranchie du poids de l’indicible. Le verbe apparaît, l’histoire du livre flotte entre mes mains.
Les voix de la nature me disent de respirer les couleurs qui se mêlent aux senteurs dénudées. Tout semble en éveil, la sève se réjouit et la brume jette un regard fort. Il faut toucher les corps nus. Embrasement de jouvence. Alchimie de pureté. Eaux virginales qui copulent avec les liqueurs déposées sur l’autel de l’infini. Merveille.
Bousculer le néant n’est pas tâche facile. Le rêve s’incruste dans mes pores et attend délivrance. Je tends ma main et je vois tous les cristaux de l’espérance scintiller. Derrière le décor. Juste en attente.
Le feu s’égrène et la nuit en pointillés s’essouffle paisiblement. Sur le quai. Le train est arrivé mais je ne te vois pas en descendre. Tous les passagers marchent d’un pas rapide. Il y en a qui semblent courir. Scène habituelle de grande gare. Les gens sont pressés de rentrer chez eux. Ou tout au moins de rejoindre ceux qu’ils aiment.
Seule. Immobile. Je n’entends plus ton cœur battre. Je dévisage tous ceux qui arpentent le quai sans me voir. Tu n’y es pas. Tu me ferais signe, sinon ! Néanmoins, je sais qu’un jour prochain, je serai ton invitée et ensemble, nous pourrons tremper l’encre de notre fusion dans le réservoir de la plénitude.
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