Qui sommes-nous ?

Association Mots Migrateurs


L'association comprend aujourd'hui une trentaine de membres.


Collectif d’écrivains en Val d’Oise, ouvert à toute personne ayant un projet d’écriture : roman, recueil de nouvelles, pièce de théâtre, livre d’artistes, etc...

Une association à partager.

L’association Mots Migrateurs a pour objectifs de permettre à des écrivains, des auteurs de se rencontrer régulièrement, de faire connaître la littérature et l’écriture sous toutes ses formes, de mener toute action visant à promouvoir les écrits ou travaux littéraires de ses membres actifs, de faire vivre l’écriture contemporaine autrement.


mots.migrateurs@club-internet.fr .

www.motsmigrateurs.fr

 
Mercredi 13 février 2008

Vous n’auriez pas dû prendre ce thé allongé avant de partir de chez vous, voilà que vous avez subitement envie de vous soulager, mais vous êtes en pleines courses, en transport en commun, au volant….

Comme tout être normalement constitué, vous allez chercher le lieu d’aisance le plus proche : au sous-sol d’un bistro, au bout du quai de la gare, à l’entrée de la station de métro… Quelques secondes, quelques minutes, parfois plus, vous oubliez tout, devenez guetteur à l’affût du premier panneau « WC public » venu, d’autant plus avisé que votre nécessité est pressante.

Enfin, à l’entrée d’un square, vous avez trouvé ce que vous cherchiez, en lieu « Water Closed », où l’eau est enfermée pour pouvoir vous libérer en toute intimité.

La poésie des lieux est minime, tout comme la couleur des murs (toujours à vous donner envie de rester le moins longtemps possible) et l’odeur, qui dans le meilleur des cas fait le yoyo entre la fougère, la violette bon marché des rouleaux de papier et l’eau de javel. Mais heureusement, il y a le sourire de madame-lavabo, qui, quand elle n’est pas occupée à nettoyer à force gants de caoutchouc rose et à grands bruits (de chasse d’eau), se tient derrière son comptoir les mains remplies d’objet à tuer le temps : journal, tricot, transistor….

Avec sa blouse blanche, jaune ou bleue délavée par les produits d’entretien et la pâleur des néons, vous avez toujours cette désagréable impression d’être attendue par une infirmière pour une sombre piqûre, ou par un professeur pour un inquiétant examen. D’ailleurs, le regard qu’elle vous lance dès votre entrée en dit long quant à l’opinion qu’elle porte déjà sur vous.

Assis, assise sur le trône, vous contempler votre royaume, où des mains inconnues ont griffonné, « graphité », tailladé sur les murs des cœurs enlacés, des dessins obscènes (sauvagement mal effacés par la gardienne du temple), des heures de rendez-vous, des « Georgette, je t’aime ! »  et juste à côté des « Va te faire …, grosse salope ! », « Rémy est un PD ! » et autres affirmations toujours plus poétiques ! C’est de l’expression triviale, voire tribale, une sorte d’art brut et virile, qui s’étale à vos yeux en toute discrétion. Un mur sociologique entre espoirs et lamentations, un journal intime sans pudeur, un espace qui devrait être interdit aux enfants, et où l’on aimerait qu’il y ait moins de fautes d’orthographe…

Voilà, vous quittez le sous-sol étroit, vous vous sentez soulagé(e)… Vous oubliez bien vite la dame-lavabo et les cinquante centimes qu’elle vous a réclamés : « Comment a t-elle osé ? ». C’est tout juste si vous avez pensé à regarder la plante verte qui pousse miraculeusement dans cet univers clos, « closet », sans lumière naturelle, hygiénique...  C’est tout juste si vous vous rendez compte qu’il y a là une dame qui nettoie et travaille depuis 27 ans à rendre service à toutes les couches sociales de la population d’un quartier : 81 000 heures de vie en silence, très souvent seule… trop seule.

Texte écrit par Philippe Raimbault pour l’émission Les Mots Migrateurs de février 2008 sur Radio RGB

par V. Gabralga publié dans : Témoignage
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Vendredi 11 janvier 2008

2008    -    Nœud de Moebius au mouchoir de la nuit,

                  le huit frappe à l’huis de nos vies,

                  nombre doublant le zéro à l’infini

                  avec son galbe féminin d’instrument d’harmonie.

 

2008    -    On ne fume plus dans les bars.

                  Quelqu’un a mis son âme en vente sur EBay,

                  mise à prix : un million de dollars…

                  Les enchères ont commencé – êtes-vous intéressé ?

 

2008    -    Il fait jour chez les Inuits

                  Il fait noir chez les bonzes de Birmanie.

                  On souhaite toujours la paix sur la terre

                  mais jamais, jamais la fin des militaires.

 

2008    -    Adieu vœux vaches, cochons, ampoulés !

                  Inutile de nous promettre la lune, on ne voit que le doigt !

                  Ce qu’on attend de ceux qu’on aime, c’est la sincérité.

                  On veut d’un monde où l’Amour serait Loi.

 

2008    -    Si le monde finit l’an meilleur qu’il fut au premier janvier,

                 on pourra dire d’huit que ce fut une bonne cuvée.

                 Aussi je vous souhaite de la passer en douceur

                 et en art-monie avec tous nos amis des Mots Migrateurs.

             

 

… et n'oubliez pas que ce qui éloigne le plus les humains du bonheur,

c’est l’idée qu’ils s’en font.

 

 

Amies et amis, bonne année à tou(te)s !
Jean Gennaro
                 

par V. Gabralga publié dans : Nouvelle
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Vendredi 7 décembre 2007

C'est quoi ce goût bizarre
Ce petit goût sucré
Qui ravit mon palais
Cet étrange nectar  
Euphorise mon esprit
Sublime tous mes sens
Ma langue qui papille
Endort mon agueusie
J'assaisonne, j'épice, j'aromatise
Je cueille la gourmandise
Je m'autorise et me grise
Toute estourbie
Proche de l'apoplexie
Je découvre quintessence
Jouissance, excellence
Je goûte de l'inconnu
Du neuf, de l'oublié
Je regoûte à la vie
Entre Paradis
Et Enfer maudit
Je goûte sans réticence
J'en profite, c'est permis
De ce petit goût bizarre
De ce petit goût sucré 
Rare et précieuse saveur
Ce fumet de douceur
C'est celui du bonheur

Celui du chocolat y ressemble parfois

Florence Foucart

par Florence Foucart publié dans : Poésie
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Dimanche 2 décembre 2007

Il était une fois, dans une maison ultramoderne,  un petit garçon,  triste,  soucieux, angoissé et tremblant de peur au moindre petit bruit.

Ses parents travaillaient tous les deux et ils confiaient sa garde à une nourrice peu scrupuleuse. Elle l’installait du matin au soir devant une télévision dernier cri,  immense, écran plat, au doux son agressif « dolby ».

L’enfant, qui portait le prénom chevaleresque d’Arthur, regardait n’importe quel programme  parvenant à ses yeux. Il se cachait au moindre cri, goutte de sang ou robot monstrueux. Ses nuits étaient peuplées de gigantesques dragons et de cauchemars à répétition. Ses parents, inquiets, dormaient très peu, mais ne soupçonnaient pas les raisons de ces rêves terrifiants.

Un jour, il vit, tout à fait par hasard, un film fantastique sur la planète et ses habitants en danger : « Un Jour sur Terre ».

Il  sentit comme une petite transformation à l’intérieur de son cœur !

Il faut dire qu’un nuage rose prénommé : Cirrus, était passé, ces jours derniers, au dessus de la maison et avait ressentit la détresse et la solitude d’Arthur.

Ce jour-là, le nuage décida de s’infiltrer dans la demeure en profitant d’un courant d’air opportun et changea le programme télévisuel.

Il s’était entortillé autour de l’enfant afin de lui constituer un petit nid douillet, chaud et protecteur.

Tous deux regardèrent avec recueillement le film quand tout à coup, aux dernières images, tel un vaillant chevalier de la Table Ronde, Arthur se dressa sur le canapé, brandissant sa peluche préférée, en hurlant : «  Je vais le sauver ! »Il s’agissait d’un ours polaire en mauvaise posture sur une banquise agonisante.

La nourrice accourut, dans le salon, affolée aux cris du bambin, plutôt tranquille d’habitude pour constater sa disparition mystérieuse.

Cirrus avait pris Arthur sur ses moutonnements célestes et tous deux étaient  partis en direction de la mer.

Ils embarquèrent sur le navire de « Pirate des Caraïbes » et se dirigèrent vers le grand nord.

Arrivés sur une banquise s’effilochant en lambeaux, ils découvrirent l’ours polaire en train de se noyer, à bout de force, ne retrouvant pas de glace ferme à se mettre sous les pattes.

Le nuage se transforma en corde et s’entortilla dans la toison neigeuse.

Le garçon fixa l’autre bout au bateau et se mit à pagayer vers un point lumineux, au loin, sur la terre gelée, peut-être un village, un phare, la balise d’une base de recherche ?

L’ours, épuisé, se laissait entraîner. Il n’avait plus aucune force pour réagir et se débattre. Résigné, il attendait la mort, quand tout à coup,  son museau heurta quelque chose de dur. Il souleva péniblement ses paupières et vit enfin ce qu’il cherchait depuis de longues heures.

Il rassembla ses dernières forces, réconforté par les douces paroles  d’Arthur et tiré par Cirrus, il mit ses grosses pattes sur un rocher et l’escalada !

Assis sur le bord de l’eau, de grosses larmes de fatigue et de reconnaissance perlaient aux yeux du mammifère.

L’enfant et le nuage reprirent le chemin de la maison, en envoyant des adieux à l’ours et disparurent dans la brume hivernale.

Arthur se retrouva, allongé sur le canapé de chez ses parents,  lové  dans une grosse couette duveteuse. Sa nourrice était près de lui. La télévision était éteinte. Une douce chaleur envahissait la pièce.

Au dehors, un épais brouillard rose encerclait la maison et commençait à s’effilocher.

Le bambin eut  un sourire de remerciement et d’adieu au nuage et bu le bon  chocolat fumant que sa nourrice éplorée lui apportait.

Il n’avait plus peur.

Il savait que sa nounou avait eu très peur de sa disparition et qu’elle ne le laisserait plus seul ni devant la télé, ni ailleurs.

Il savait également que quand il serait grand, il se battrait pour sauver la planète et les animaux menacés de disparition.

Il savait encore, qu’au retour de ses parents, il ne dénoncerait pas sa nourrice et ne parlerait pas de son voyage, mais il les inciterait à économiser l’eau, le chauffage…Comme il l’entendait fréquemment à la télévision !

 

Conte écrit par Joëlle Altazin suite à l'atelier d'écriture "mots migrateurs" où l'étude du conte était au programme...

par Joëlle Altazin publié dans : Nouvelle
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Lundi 26 novembre 2007

Derrière ma frontière le flamboiement du rêve
Vision détrempée de signes d’orage
La distance éblouit ma transparence
Sourire irisé réverbérant mon amour
Mon regard précède la page remplie de notre histoire
Je glisse sur une étendue exténuée
Forme opaque en opalescence de chair
La nuit irradie l’embrasure en suspens
Règne des corps dissous dans l’étreinte
La splendeur projette l’ombre sur l’écume
Limpide présence défaillant d’inertie
Le miroitement expulse le grondement
Désir en étau dans une incandescence
Nuée instantanée à la cicatrice féconde
L’imminence préfigure l’extase
Abîme jaillissant à l’envers du vide

Alix de Fontanges

par Alix de Fontanges publié dans : Poésie
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Lundi 26 novembre 2007

Je sommeille pour étirer l’oubli d’étoiles en flammes
Le temps énonce les attributs de mon amour
Loin des flots la connaissance dispose de l’orage
Fugue en repli pour mordre les heures
Je tisse le fil des jours ignorants
Tandis que la lune diffuse la lumière infusée
Sans fin je déloge la solitude entrebâillée
Crépuscule adoubé par les pierres confondues
Muraille élevée sur le vide hasardé
Je regarde les plaintes inscrivant le mystère
Yeux conventionnels juchés sur un battement de cœur

L’aube dévoile les premières cendres
Exhalaisons à la mesure de l’ultime prière
Mon hymne s’incline devant la sève de l’aube
Affrontant comme toujours les douleurs
Fleurs folies s’ouvrant sur le souffle d’un pétale
Délicates vibrations d’âmes célestes
Je notifie la résonance de la mémoire désavouée

Exil encerclé par un espoir sans réplique
J’accomplis ton vœu dilué dans un regard infini

Alix de Fontanges

par Alix de Fontanges publié dans : Poésie
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Mercredi 21 novembre 2007

J’écris dans le cahier vert
Avec mon stylo vert
J’écris en vert,
De la prose, pas des vers.
Envers et contre quoi
Envers et contre moi,
J’écris parfois en vers
Des mots de verre qui ne cassent rien
Et vert de rage, j’enrage
Tandis que des vers de terre vermoulus 
Sont dévorés par de véritables verrats
Qui patinent sur du verglas…gras
Des trouvères verts couverts de vérole hivernale,
Vers Anvers s’évertuent à plus de vertu
Hélas, je persévère à déverser mes vers
Ces tombereaux de vers luisants, peu reluisants
J’écris en vert-de-gris
Vers où, vers qui faut-il que j’écrivisse
Envers et contre tous alors,
J’écris des vers,
Solitaire, 
Pris de vertige, j’écris sévère,
A l’envers du décor
A la verticale du Vercors
A l’endroit, à l’envers
Trinquons, buvons 
Levons nos verres
De ce verjus, ce jus vert,
À l’humanité toute entière !
À l’univers !
Qui file à l’envers,
À tort, à travers
Un jour, on verra
Luire au fond d’ yeux vairons
Des hérons ronds,
Et des vermicelles vermeils
J’en ai terminé des versets
Pas sataniques pour deux ronds et….
Vous voudriez bien aller voir au verso
Si j’ai encore autant de verve
Désolé, je crains bien que non!


Brigitte lécuyer

par Brigitte Lécuyer publié dans : Poésie
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Jeudi 15 novembre 2007

 

( poème à la manière de Jacques Prévert )

Bandit ! Voyou ! Racaille ! Etranger !

Des cris d’enfants volaient sur la cour de récré,
les craies crissaient, des éponges dures effaçaient
sur les tableaux des noms même pas français.

Le prof lui a dit : « Tu dois partir, prend ton cartable ! »
Sans comprendre il s’est levé, a quitté sa table.
Dans le couloir l’attendaient deux policiers
en uniforme – lui préférait celui des pompiers.

Voyou ! Infiltré ! Sans papiers ! Fumiste !

Des enfants sont devenus préfets, d’autres ministres.
Lui, il rêvait d’être gardien de phare, paysagiste,
pilote d’avion…
Son seul avenir ici, c’est le centre de rétention.

Plié sous le poids de ses manuels scolaires
reliés en peau de chagrin
il a traversé la cour où, pas plus tard qu’hier
il jouait encore aux Indiens,
entre deux cow boys avec leurs revolvers.

Intrus ! Parasite ! Profiteur ! Délinquant !

Le juge des libertés a fait envoyer ses gens
d’armes pour remplir les quotas fixés par le gouvernement.
Le joli métier que celui d’arracher un gosse à son banc
d’école pour l’emmener comme un forban !
On ne devrait jamais quitter Montauban
quand on a sept ans.
Il sera éloigné avec ses parents.

Bandit ! Sagouin ! Va-nus-pieds ! Clandestin !

La France le renvoie à son mauvais destin.
Même son meilleur copain ignore d’où il vient.
Par la fenêtre ses potes l’ont vu quitter l’école.
Le prof un peu gêné parla du pont d’Arcole.
La voiture bleue les a emportés, lui et son cartable.
Une main a gravé son prénom sur sa table :
ARMEN

Des cris d’enfants volaient autour de la cour de récré,
les craies crissaient, des éponges sèches effaçaient
sur les tableaux des noms de familles expulsées…

Jean Gennaro

par Jean Gennaro publié dans : Poésie
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Vendredi 9 novembre 2007

Cher ami,

Ecoutez, j’ai des doutes sur qui je suis. Récemment, j’ai eu des preuves que je n’étais pas moi. Je m’inquiète. Je suis dans la rue et je crois marcher au hasard et en toute liberté quand peu à peu mes pas me guident vers un grand magasin que je déteste. Impossible de résister, je suis mené par le bout du nez, comme par un fil, une fois que j’y suis entré. Je veux sortir mais le fil qui me dirige est très tendu, tendu vers un achat que je n’aurais jamais fait. Une sorbetière. Je me retrouve en pleine rue, avec cette volumineuse sorbetière familiale sous le bras. Qu’est-ce que je vais en faire en plein hiver ? Même ma femme, qui a pourtant les idées larges, n’en voudra pas. Je vois bien que parfois je ne m’appartiens pas. Une autre fois, sans savoir pourquoi, je vais dans une librairie. Pourtant, je m’étais promis de ne plus pénétrer du tout dans ce lieu de perdition. Ma maison est déjà pleine à craquer de livres. Seulement, ça été plus fort que moi, au bout de dix minutes, je me suis retrouvé dans la rue avec une dizaine de livres sous le bras. La lecture est une drogue dure. Que faire dans ces conditions ? Ne pensez-vous pas que nous sommes rarement libres de nos actions. Nous croyons l’être mais, en fait, le plus souvent, des fils invisibles dirigent nos existences.

J’ai demandé l’aide de ma femme : « Dis, tu ne pourrais pas, avant que je sorte, couper systématiquement tous les fils qui se trouvent tout autour de moi. » Naturellement, pour me faire plaisir, elle m’a fait une coupe rase tout autour de mon enveloppe corporelle. D’ailleurs, il ne me reste plus beaucoup de cheveux… mon veston et mon pantalon ne tiennent plus que par un fil. Elle a fait ce qu’elle a pu : elle a coupé tout ce qui était visible et très consciencieusement. Je n’aurais pas fait mieux. Seulement en sortant, j’ai compris qu’elle n’avait pas fait assez : le fil qui me tient est invisible. Il ne suffit donc pas de couper au petit bonheur la chance. Il faut couper le bon fil.

Maintenant, à chaque fois que je sors dans la rue, j’ai dans la poche des gros ciseaux. Et dès que je me sens tiré, ne serait-ce qu’un tout petit peu vers la droite ou vers la gauche dans une rue commerçante, je sors mon instrument, je fais de grands gestes et je cisaille tout ce qui bouge ou semble bouger. Chez moi aussi je fais de même, par exemple, lors de réunions de famille de nombreux fils invisibles nous relient les uns aux autres. Je me sens comme une mouche prise dans une toile d’araignée. Par exemple, avec ma mère, il y en a tellement que je ne sais plus où il faut couper.… Résultat, je blesse souvent mon entourage et aussi des étrangers dans la foule, sans parvenir à me débarrasser de ces fils malheureux qui gouvernent ma vie contre moi.

Voyant la faible efficacité et la dangerosité de mes manières, j’ai décidé, plusieurs fois par semaine, d’effectuer des séances d’observations très intenses sur  mon comportement intime, comportement qui, jour après jour, ne cesse de m’étonner. Je m’enferme donc dans une chambre débarrassée de tous ses meubles, afin de ne pas les abîmer inutilement et je demande à ma femme de ne surtout pas ouvrir la porte afin de ne pas être blessée. Et là, dans le silence et le noir, dans le calme et la concentration je m’observe longuement pendant des heures. Là, j’entrevois les fils qui dans la vie quotidienne paraissent si invisibles et un à un je les coupe. Evidemment cette opération n’est pas sans risque. Je le sais à mes dépens. Vous croyez couper un fil et vous plantez malencontreusement les ciseaux dans votre chair. C’est ainsi que je me suis souvent blessé au sortir de ces curieuses séances. Des flots de sang pour un malheureux petit fil de rien du tout. Parfois, c’est à se demander si la liberté acquise en vaut vraiment la peine. Seulement, je perçois au bout du compte que j’ai gagné en mouvements possibles dans ma vie quotidienne, ce qui est tout de même, vous en conviendrez, fort appréciable. J’ai aujourd’hui un corps pouvant s’épanouir davantage dans son espace. Si je veux, je peux faire les pieds au mur ou marcher sur la tête ou faire des sauts périlleux sans m’occuper de ces fils invisibles contraignants. D’ailleurs, depuis que j’ai gagné cette nouvelle liberté de mouvement, je veux la faire partager à d’autres, mais il faut l’avouer avec des succès peu probants.
*
Ainsi récemment ma femme et moi, nous sommes allés voir un spectacle. Un spectacle de marionnettes. Quand j’ai vu, sur scène, ces pauvres créatures tenues par des fils agir comme si elles étaient libres alors qu’elles ne l’étaient pas, mon sang n’a fait qu’un tour ! J’ai bondi, ciseaux en main, pour, tous les couper. Je pensais qu’on allait me remercier, même si ma femme m’avait averti que j’étais en train de commettre une erreur. Je pensais, moi, que je faisais bien. Seulement, le marionnettiste ne l’a pas entendu de cette oreille : j’ai été éjecté du théâtre, manu militari. Il s’en est d’ailleurs fallu d’un fil, que je passe de vie à trépas.  Ma femme m’a ensuite rejoint et nous sommes rentrés silencieusement chez nous, en suivant chacun le fil de nos pensées… Je me demande si, insidieusement, elle ne me préférait pas avant.
Qu’en pensez-vous ? Ne me répondez pas, je sais, ô combien, qu’il est difficile de dénouer le nœud de nos existences…
Bien amicalement.       Lucco.

"Lettre de Lucco" - Collection "femme de Lucco" de Luc Hazebrouck

par Luc Hazebrouck publié dans : Correspondance
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Lundi 5 novembre 2007

Je suis assise sur un muret, face à la mer. Je me détends en fumant une cigarette. L’hôtel est luxueux, la chambre cosy. Et la mer est comme partout, inlassable, superbe, magnétique, éternelle. Seulement là, elle lèche les flancs de Beyrouth. Toujours les mêmes palmiers, les mêmes grands hôtels blancs et impeccables, les collines habitées qui plongent dans l’eau, parsemées de cristaux de lumière, les rendant presque irréelles. Seulement derrière, dessus, il y a les immeubles béants, les routes éventrées, les quartiers vrillés. C’était à feu et à sang, il y a si peu. Les Libanais sont toujours aussi enrobés, entreprenants, sympathiques. Leurs yeux revivent. Une brise marine me caresse les épaules. La piscine turquoise est éclairée dans la nuit, les vagues se déroulent imperturbables et apaisantes, avec leur frange cotonneuse d’écume blanche. Un cocktail chic, lumière tamisée, se tient dans les jardins de l’hôtel. Petite musique.
Tout rutile, et derrière, juste derrière, musulmans et Chrétiens s’égorgent encore, au nom de Dieu ! … Incohérence du temps, insoutenable légèreté de la vie, partout. Quand on se promène en Alsace à déguster le petit Gewürztraminer fruité à souhait, on marche là où les corps des Poilus ont jonché le sol, à y pourrir en tas. Nos grands-pères, nos arrières grands-pères ! … Que tout cela est violent, obnubilant, indécent, équivoque, obscène… Et terriblement instruisant aussi. Oui, la vie, c’est aujourd’hui, pas hier, pas demain, pas tout à l’heure. Fragilité de l’instant. Ne pas se laisser happer. Supprimer la touche « rewind » dans ma tête. Juste une pensée, une acceptation, un regard tendre sur ce songe éveillé, de leur présence toujours – à jamais – sensible, comme une vibrante matérialisation d’hologramme. Oui cela a été, oui je le ressens profondément. Mais, ne pas laisser les morts hanter les vivants. Ils sont bienveillants avec nous. Ils ne nous meurtrissent pas. Nous nous meurtrissons tout seuls. Alors juste leur envoyer un clin d’œil, un sourire, une pensée d’amour, tout simplement. Oui, je me rappelle, oui, je suis reliée à vous et je vous salue bien bas.

Marie Stéphane Vaugien.

par Marie Stéphane Vaugien publié dans : Nouvelle
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